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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 15:36

    La pelle du coeur

 

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 Je n’ai pas à mon actif les milliers de tonnes de paille froissée, rouillée, souillée de crottins palpitants encore, vernis, talés, éclatés, agonisants, mais embaumant l’air de si capiteuses exhalaisons, qu’elle a, pendant des années — je ne vous dirai pas combien, j’en ai perdu la mémoire, d’ailleurs, et puis je ne vous avouerai pas mon âge… — soulevée avec ma compagne la fourche, montée au carré dans la brouette et charriée par tous les temps, des écuries à cette aire à fumier qui nourrissait si bien les racines d’un Bigarreau Burlat…

Moi, elle ne m’utilisait que pour fignoler, roulant, de son balai de paille de riz jusqu’à ma gueule grande ouverte, la poussière humide qui souillait encore le sol de ses boxes.

Je sais que son orgueil frémissait de plaisir quand on lui disait qu’on aurait pu pique-niquer dans ses écuries.

Si elle avait des cals aux pouces, c’était à la fourche qu’elle les devait. Moi j’étais beaucoup trop civilisée pour lui avoir entamé le cuir. On ne se refait pas.

Je vieillissais donc assez bien alors que la fourche et le balai avaient, il faut bien le reconnaître, le temps passant, de plus en plus la tronche en biais.

Bon.

On se croit à l’abri de tout, mais non…

Un jour, elle s’en alla dans les monts du Charollais où elle mit les chevaux définitivement au pré avec, à leur disposition, un abri confortable, enfin, ce qui se fait de mieux, mais qui suppose aussi qu’on n’entendra plus jamais parler de… fumier.

La retraite, en somme, pour la dernière brouette, la dernière la fourche et le dernier balai, passablement fatigués, tout comme elle, il est vrai.

Moi ?

Ma foi, pas surmenée, j’avais bien vieilli et m’apprêtais à couler des jours tranquilles à rêvasser au fond de la grange.

C’était sans compter qu’à l’altitude à laquelle elle nous avait emmenés, les hivers sont rudes et qu’il est illusoire de croire échapper à la neige.

Alors…

Alors le pire est arrivé.

Le bagne, quoi : regardez mes gencives édentées, et vous comprendrez que j’ai raclé de la glace et parfois de l’asphalte quand, animée d’une folle énergie, elle y allait au jugé.

Comme ça ne lui suffisait pas de me martyriser chez elle, elle entreprit aussi de déneiger les anciens du hameau afin qu’ils puissent aller au bûcher, aux poules, aux lapins.

Normal, hein ?

Moi, je n’ai pas aimé ça.

Ça la faisait rire : « Quand les pelles auront des dents », disait-elle…

Ben oui, je suis fort vilainement édentée à présent !

Mais bon… je crois qu’elle m’aime.

Après tout, moi, elle ne m’a jamais remplacée.

Elle parle même de me refaire une jeunesse en me faisant rectifier le sourire d’un coup de meule.

Ça risque d’être désagréable, mais pour être belle que ne ferait-on pas ?

Et puis ça me rassure parce que je comprends bien qu’elle tient comme à ses yeux aux souvenirs qu’on a accumulés ensemble auprès de ces chevaux qu’elle a tellement, tellement aimés.

Elle ne se séparera jamais de moi.

 

Texte:

Julie Wasselin

  

  

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commentaires

Claude Mabit 24/03/2013 09:50

Merci Figoli pour ces magnifiques textes de Mme Julie Wasselin qui sont, pour beaucoup d'entre nous, comme de délicieux bonbons - Trop rares dans ce monde de brutes -
Cordialement