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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 07:40

 

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Le concours hippique vu par Anatole France et « croqué » par Crafty.

Nous avons commencé à vous proposer des articles d’époque présentant les différentes formes d’activités hippique  dans les siècles passés. Ce texte sur l’aspect mondain, festif, un tantinet galant, de ces activités  est d’Anatole France et les dessins sont de Crafty. Il a été édité en 1894 dans les "Annales politiques et littéraires". L’auteur y présente le monde des concours, sa propre expérience de cavalier, ...ce  qui parlera, je pense, à de nombreux « équitans ».

 

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« Le concours Hippique »

Quand il fonda, il y a vingt ans, la société hippique, M le marquis de Mornay se proposait de favoriser en France la production du cheval demi-sang en donnant rendez vous, dans une sorte de grand manège public, aux éleveurs et aux acheteurs. Il ne réussit point, il fit mieux : il voulait créer une foire, il institua une fête : la fête du cheval.

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Elle se célèbre tous les ans dans le grand hall du palais de l’industrie, pendant vingt jours avec un grand concours de monde. On y va parce qu’on s’y amuse. Voilà tout le secret de la faveur dont elle jouit. Il n’y a pas besoin d’être sports-man pour y prendre plaisir. Moi qui vous parle, je m’y plais tout comme un autre, et pourtant je ne m’entends pas le moins du monde en équitation. Les chevaux, à l’occasion, sont les premiers à s’en apercevoir.

J’étais fou de ces bêtes là quand j’avais vingt ans. Ce fut une folie malheureuse. Nous n’avons jamais pu vous entendre. J’en louais dans un certain manège, faute d’en avoir à moi. Il me souvient, entre autres d’un certain animal, étrangement grand et noir, qui se nommait Faust, sur lequel j’avais l’imprudence de me promener dans l’avenue des Acacias.

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 Quand je le montais, il était visiblement occupé de savoir ce qu’il avait sur son dos. De mon côté, j’essayais de lui inspirer l’illusion que ce qu’il avait sur le dos était un solide cavalier sous lequel il ne fallait pas broncher. Mais je ne pus jamais lui faire entrer cela dans la tête. Il était sorcier, il lisait dans mon âme et devinait mon étourderie naturelle. Sitôt que je ne pensais plus à lui, il me jetait sur le pommeau de la selle. Ma chevalerie sans doute eût été plus brillante sans mes perpétuelles distractions. A cheval ou à pied, debout ou assis, je suis ainsi fait qu’il vient toujours un moment où il faut que mon esprit enfourche un dada. Or on n’en peut chevaucher deux à la fois. C’est ce que Faust me fit trop souvent éprouver. Le pis est que je ne suis pas corrigé encore. En ce moment même, j’oublie ce que j’avais à dire, et me voilà sur le dada de mes souvenirs, lâchant la bride à ma pensée, comme je laissais flotter les rênes sur le cou de Faust.

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Vous êtes avertis que je n’entends rien aux chevaux, Or le hasard qui a toutes sortes de malices, me fit rencontrer là la fille du général C***, qui avait amené là sa mère résignée. Mlle C*** a dix sept ans ; elle est blonde, elle est jolie ; elle sait par cœur l’Annuaire militaire et s’entend aux questions chevaline autant et mieux que les jurés de concours.

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 Assise au premier rang de la tribune, elle prenait des notes. Elle ne répondit à mon salut que par ces seuls mots :

-Regardez donc Edith.

Je regardais Edith. Elle sautait la haie.

-C’est une superbe jument à action extraordinaire, n’est  ce pas ? me dit Mlle C***

J’en tombais d’accord, sans savoir le moins du monde ce que j’accordais. Un cheval sauta après Edith.

-C’est Mirliton, me dit Mlle C***.

-Il est très beau dis je imprudemment.

-Beau s’écria Mlle C***, beau ! Mirliton ! Beau ! Un cheval qui n’a ni profondeur du garrot, ni l’inclinaison de l’épaule, ni la puissance des articulations ! ça non par exemple ! Vous le trouver beau parce qu’il a le col arrondi et le poil luisant.

-Dame, il me semble que…

- Taisez-vous, vous n’y entendez rien.

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Je ne me le fis pas dire deux fois, et je me mis à nouer un petit bout de causerie avec la bonne générale, qui ne me parla point, je vous assure de garrot, d’épaule et d’articulation. Elle me parla des jeunes gens d’autrefois. Ils étaient, d’après son expérience, plus galants que ceux d’aujourd’ui. Tout en écoutant son léger babillage, je promenais mon regard sur l’immense amphithéâtre bordé de gradin rouge. Une lumière égale et fine descendait du vitrage et caressait avec douceur les figures des femmes. Sous les chapeaux munis de fleurs et de rubans, il y avait beaucoup de jolis visages.

Ce ciel de printemps qui rit dans les larmes, ce soleil mouillé de Mars a des douceurs infinies. Il embellit les femmes et leur met dans les yeux des lueurs charmantes. Elle est la bienvenue, cette fête du sport qui par ces journées claires, coupées de brusque giboulées, réunit sous un vaste abri de verre les oisifs et les heureux. Les spectateurs sont déjà pour eux-mêmes  un divertissement  et un spectacle.

Peu de femme et peu d’hommes s’occupent comme Mlle C*** de la figure des chevaux. On se cherche, on s’observe. On examine les toilettes.

Anatole France

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Dans "Paris à Cheval", Crafty a réalisé d'autres dessins sur le concours hippique:

  

Sur le public:

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Sur les concours eux mêmes:

 

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Vous trouverez un ensemble de ces dessins dans l'album Concours hippique par Grafty Concours hippique par Grafty

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