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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 18:57

 

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Seul

 

     Voici des lustres que je le regarde attendre, planté là, derrière   la barrière de son pré.
     Il semble solide, en état, abreuvé et nourri.
     Il n’a donc pas fini d’attendre…
     Sans abri.
     Sans repos non plus puisque son mouroir est pentu, assez pour qu’il lui soit impossible de s’y coucher ni de s’en relever.
     Mais de s’en relever pourquoi ?
     Pas d’autre cheval à l’entour ; il est seul, avec au cœur l’insondable tristesse d’un animal gouverné par l’instinct grégaire, que l’on prolonge sans même une chèvre ou un mouton pour lui tenir compagnie.
     Désert hanté d’une pieuse intention.
     Seul le feulement du vent d’est, quand il s’y met, agite son espace. Seuls l’emplissent les grondements de la voie express et le rugissement du TGV qui courent le long de son pré.
     Derrière une vitre je le guette, quand il m’arrive de les emprunter.
     - Tu résistes mon petit, mais comme tu dois en baver !
     Je redoute surtout, chaque fois, de ne plus le voir.
     Pourtant, ce serait le terme de sa misère.

     Il est grand, fort et beau.
     C’est un gris devenu blanc au fil des années, un percheron pris en tenailles entre ce flanc de montagne inhospitalier et nos rampes de lancement pour nulle part qui ne sont guère avenantes non plus.

          Il est là, sur le seuil d’une possible autre vie… toujours au même endroit, celui par lequel il est entré et qu’il ne refranchira probablement pas debout… immobile, soumis, résigné.
     Sa formidable encolure est basse, qui ne sert plus à rien, qu’à traîner le poids du chagrin, le fardeau des années.
     Il ne sait pas que les hommes n’ont plus besoin de lui.
     Il a « la chance » d’appartenir à un « humain » qui lui offre un carré d’herbe et… la vie. On lui a évité l’abattoir.
     Il est le symbole de nos vies, de plus en plus inutiles, de plus en plus isolées, de plus en plus disloquées, cernées par ces machines qui, elles, dans leur effroyable inhumanité, nous conduiront tous au couteau.
   

 Mais peut-être que ce rescapé d’une époque oubliée, mais pas si lointaine  pourtant, nous survivra… et reprendra, nous enseignera, s’il en est temps encore, le dur labeur qui a permis aux hommes de s’en sortir… quand nous devrons laisser rouiller les carcasses de tracteurs dans un chti bout de pré. 

 

 

Julie Wasselin

 

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