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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 23:32

Dans le cadre de  la série d' articles concernant le fonctionnement des écuries des grandes maisons de la fin du XIX°, nous allons vous présenter un texte sur  les écuries et équipages du baron Zuylen de  Neyvelt de  Haar.

Ce document, qui se présente comme un petit opuscule, n’est pas daté, mais par divers recoupements, on peut le situer autour des années 1895. Il est signé  louis Enault (1824-1900) journaliste et écrivain célèbre qui a écrit 80 ouvrages dont «  Londres » illustré par Gustave Doré. Il est également le traducteur de divers ouvrages ;  entre autres de «  La case de l’oncle tom ».

 

 

Louis Enault

Louis Enault

C'est un témoignage interessant sur cette société de sportmen et, sur le fonctionnement de leurs écuries. Aussi, nous avons choisi de vous le proposer dans sa quasi-totalité .Nous l'illustrerons avec des photos d' équipages du baron Zuylen de Neyvelt, extraites du "Sport universel Illustré".

 

Les grandes écuries

Chez le baron de Zuylen de Neyvelt.

 

De Louis Enault

 

Le cheval est le piédestal des princes.

Jamais cette parole, qui n’est pas nouvelle, n’a été plus vraie qu’aujourd’hui.

Avant la grande diffusion des moyens de transport de toutes sortes dont nous jouissons, quand les routes étaient rares et souvent impraticables, un gentilhomme ne pouvait sortir de son manoir qu’à cheval ; les nobles dames et les gentes demoiselles qui voulaient tenter, à travers mille obstacles, des excursions plus ou moins lointaines étaient tenues de savoir manier la haquenée ou le palefroi.

Mais à présent, avec les innombrables véhicules circulant sur nos grandes voies aplanies ; avec les chemins de fer qui transportent les masses, en quelques heures, d’une frontière à l’autre, l’équitation en cessant d’être une nécessité comme autrefois, est devenue une distinction et un luxe. C’est le luxe des gens de grande existence.

Je n’en voudrais  d’autres preuves que le défilé, au bois, par une belle matinée de Mars ou d’Avril, de l’escadron volant des amazones, accompagnées d’une escorte de brillants cavaliers.

Promenade au bois de Pierre Gavarni (1842-1936)

Promenade au bois de Pierre Gavarni (1842-1936)

Nous avons, sous ce rapport, réalisé des progrès dont tout le monde a été surpris, et que personne ne conteste.

Si je me reporte à un temps fort présent à ma mémoire, et qui, du reste, n’est pas encore fort éloigné de nous, je me souviens qu’à mon retour de Londres, où je passais chaque année un mois ou deux pendant la « season », j’éprouvais toujours une impression pénible, en comparant les belles chevauchées de  « Rooten-Row » dans le Hyde-Park, à celles de « l’allée des poteaux » dans notre bois de Boulogne. De l’autre côté du détroit, c’était un  véritable déploiement de magnificence équestre, avec laquelle, chez nous, la seule idée d’une lutte semblant impossible. Nous étions vaincus d’avance.

Les temps sont changés, et nous n’avons plus à redouter de comparaison avec personne. Les types si nombreux du pur sang et du demi-sang que nous avons aujourd’hui à notre disposition ont fait complètement disparaître les conditions d’infériorité que nous avions le regret de signaler tout à l’heure.

Mais ce qui est vrai des chevaux de selle est encore plus vrai  des chevaux de voiture. A l’heure où j’écris ces lignes, Paris est peut- être la ville du monde où l’on attelle avec plus de recherche, de luxe et d’élégance. Il n’a plus rien à craindre ni de Londres, qu’il a été obligé de prendre si longtemps pour modèle, ni de Vienne, si justement renommé, cependant, pour la grande correction et la belle tenue de ses équipages.

Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar

Je me faisais à moi-même ces réflexions, il y a quelques jours, en visitant la grande écurie, type autorisé, et véritable modèle du genre, de M. le baron de Zuylen de Neyvelt. Il faut la ranger parmi les choses les plus dignes de l’attention et de la curiosité d’un homme vraiment ami des sports distingués, du luxe sérieux, et des recherches délicates, dont l’ensemble constitue la grande existence.

Là-bas, hors barrière, mais, cependant, tout prés de Paris, dans un libre espace, où l’on a mesuré largement le terrain, au milieu des arbres et des gazons de ce qui fut jadis le parc de Neuilly, sur le boulevard auquel Victor Hugo a donné son nom, le baron de Zuylen a fait construire des écuries monumentales, réalisant tous les désidérata  et répondant à toutes les exigences d’un établissement de premier ordre.

Le gros œuvre, en briques rouges et en pierres de taille, encore dans leur blancheur neuve, rappelle, par son ensemble grandiose, les communs des châteaux aristocratiques élevés pour les opulents seigneurs par les architectes du temps de Louis XIII.

A droite et à gauche, deux corps de logis s’avancent en ligne droite vers la grille qui longe le boulevard, se reliant, par leur autre extrémité, à la façade principale, qui est en recul. Une tour carrée, plantée au milieu, blanche et rouge comme le reste de la bâtisse, lui donne un très joli caractère de légèreté et de gaîté.

Au pied de la tour, et dominant une vasque aux eaux pures, un groupe équestre ,-bronze sortant des fonderies du Val d’Osne- nous montre un veneur, bien campé sur un cheval qui se cabre, et sonnant de la trompe à pleins poumons, comme pour inviter le visiteur.

Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar

Les écuries renferment cinquante chevaux, de selle et d’attelage, choisis parmi les plus beaux types des plus belles races anglaises, françaises et russes : grands carrossiers pour les voitures de gala, hunters légers pour les chasses, cobs irlandais pour les poids lourds, trotteurs orloff pour les coupés, poneys pour les petits ducs, destinés aux promenades matinales dans les allées des parcs ou du bois de Boulogne.

 

Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar

C’est en regardant ces jolies bêtes que l’on se rappelle le mot que dit un jour M de Buffon en retroussant des manchettes de dentelles : « Le cheval est la plus noble conquête que l’homme est jamais faite ! »

L’œil vif et doux, la peau luisante et satinée, dociles et affectueuses parce qu’on les traite bien, elles offrent à la main qui les caresse une tête aimable et soumise. On aime à se promener au milieu d’elles et l’on, ne se lasse point de les regarder, soit qu’elles mangent tranquillement leur provende dans les stalles qui les isolent, soit qu’elles rêvent dans des boxes, qui sont pour elles comme autant de cabinets particuliers.

Est –il besoin de dire que tout cela est tenu avec un soin, un raffinement, je dirais volontiers d’une minutie, digne du boudoir d’une petite maîtresse.

Ecuries du Baron de Neyvelt de Haar à Neuilly

Ecuries du Baron de Neyvelt de Haar à Neuilly

Tout étincelle de propreté. Pas un brin de paille des litières n’ose empiéter sur l’allée centrale réservée aux  promeneurs. L’alignement est, du reste, sévèrement maintenu de chaque côté par une large lisière, tressée avec des soies de couleurs, qui, tout en faisant rentrer les récalcitrants dans le devoir, donne au terre plein sablé la gaîeté de ses tonalités variées claires et vives.

 

Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar
Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar

Autour de l’établissement principal, on a groupé tous les services accessoires que nécessite le fonctionnement d’une écurie de premier ordre. L’architecte a su déployer ici les multiples ressources de l’organisation la plus ingénieuse. Je cite au vol de la plume, impuissante à tout dire, un splendide manège, avec tribune pour les spectateurs, qui peut être également utilisé pour le dressage des chevaux et pour les exercices des cavaliers ; une cour vitrée pour atteler à couvert, une forge également à l’abri des intempéries, si fréquentes en nos climats tristes ; une cuisine pour confectionner les drogues et préparer les remèdes chauds ; une salle de douche, avec tous les appareils de l’hydrothérapie moderne, de plus en plus exigeante ; enfin des tuyaux  d’appel pour chasser les miasmes chargés de microbes, au moyen de prises d’air habilement aménagées. On le voit, rien ne manque dans cet arrangement des choses, scientifiquement raisonné, où tous les besoins sont prévus, toutes les exigences satisfaites. On est plus convaincu encore lorsqu’on visite les sous-sols, machinés comme les dessous d’un théâtre, où tout est préparé pour la manœuvre des décors. C’est un ensemble compliqué, mais d’une ordonnance exacte à laquelle ne se trompent jamais ceux qui sont chargés de diriger l’emploi de ces fils et de ces tuyaux, qui s’entrecroisent, pour desservir le gaz ou le calorifère, l’électricité ou le téléphone.

Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar

Les remises ne sont peut- être pas moins intéressantes que les écuries. Je sais même des visiteuses qui les honorent de leurs préférences. Elles renferment trente échantillons de la carrosserie moderne, représentée par ses plus beaux types, voitures de gala, grandes calèches, phaétons pour les promenades au grand air, coupés étroits pour les courses du matin, trois-quarts où l’on est bien à deux, petites charrettes, poney-chaises, handsoms, genre anglais, où le cocher, juché sur son siège, derrière la voiture, n’empêche point son maître de jouir du coup d’œil des perspectives ouvertes devant lui. Très ingénieux vraiment messieurs les anglais qui ont trouvé cela !

Mme la baronne de Zuylen, fille unique du baron Salomon de Rothschild, qui, lui-même, connaissait les chevaux et les aimait, ne dédaigne point d’inspecter minutieusement ses équipages, et d’indiquer elle-même soit les quatre poneys, soit les quatre carrossiers, remarquables par leurs hautes actions, qu’elle va conduire avec la maestria superbe d’une sportwoman accomplie.

Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar
Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar

Je ne crois pas avoir besoin de dire que, dans un établissement comme celui-ci, la sellerie –une vraie sellerie de luxe- a été l’objet de soins tout particuliers, se révélant surtout dans le choix et la beauté des harnais, de diverses couleurs, comme si l’on avait voulu les assortir à la robe des chevaux, les uns noirs et reluisants sous le vernis, les autres d’un ton jaune très flatteur pour l’œil,  d’un cuir tout à la fois souple et fort. L’argent et l’acier des étriers, des boucles et des mors, reluisent comme s’ils sortaient des mains des ciseleurs et que l’on voulût  faire une véritable et solennelle exposition, avant de les mettre en service.

Sellerie du baron de Zuylen de Neyvelt de Haar

Sellerie du baron de Zuylen de Neyvelt de Haar

Il n’est pas jusqu’aux fouets, dont l’arsenal est complet, qui ne méritent d’attirer l’attention par leur élégance et leur légèreté. Un cocher de fiacre en ferait peu de cas, les jugeant incapables de corriger et d’exciter suffisamment ses haridelles efflanquées. On voit bien qu’ils sont destinés à des bêtes de sang, à la fois ardentes et dociles ; très vigoureuses, mais non moins soumises, et si bien en main qu’il faut peut-être les avertir quelquefois, mais jamais les frapper. Le fouet, ici, n’a  d’autre office que de caresser ces peaux fines, sous lesquelles on croit voir courir le flot du pur sang.

L’amateur fatigué par une visite toujours longue, s’il a voulu la faire complète, peut, avant de sortir, se reposer dans une salle qui lui est destinée, meublée à la moderne, mais avec une élégance correcte, et une sobriété de bon goût. La cheminée en bois est monumentale, et traitée dans un très bon sentiment de l’art décoratif. Le portrait à l’huile d’une des chiennes favorites du baron, et de jolies gravures, représentant des scènes de la vie sportive, relèvent la sévérité des tentures. Sur la table de milieu un album, relié très richement, reçoit les noms, les félicitations et les remerciements des sportmen aisément admis dans une maison dont toute les traditions sont hospitalières.

Tout cet ensemble de remarquables constructions a été achevé en moins d’un an –en dix mois si l’on veut des chiffres exacts. C’est dans le coffre- fort des millionnaires que l’on retrouve aujourd’hui la baguette si longtemps égarée des enchanteurs.

L’honneur en revient à M. Cravel, architecte de la ville, qui n’abandonne à personne la surveillance de son œuvre, ni l’intendance des bâtiments de quelques autres membres de la famille de Rothschild.

On comprend qu’un établissement de ce genre et de cette importance nécessite un nombreux personnel. Le service des écuries du baron de Zuylen comprend une petite armée, divisée en deux corps : les cochers et les palefreniers, placés les uns et les autres sous le commandement d’un ancien officier de cavalerie, gentleman correct, dont le ruban rouge impose le respect à ses subordonnés, qui reconnaissent tous sa bienveillance et sa justice.

Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar

Du reste, le baron de Zuylen entend que ses gens soient bien traités. Chacun d’eux a sa chambre, propre,  confortable, bien aéré. Les cochers sont logés au premier étage ; les palefreniers, plus modestes, se contentent du second. Les gages sont assez bons pour leur permettre à tous de bien se nourrir. Ils s’entendent pour cela avec un chef payé par le baron, lequel fournit aussi le charbon et le gaz.

Beaucoup de riches établissements publics envieraient le réfectoire, vaste, élevé de plafond, décoré d-un grand nombre de cadres, renfermant –naturellement- des sujets hippiques.

Quand les chevaux ont une salle de douches, c’est bien le moins que les hommes aient une salle de bains. Celles-ci est plus que confortable. Elle est élégante, avec ses beaux revêtements de faïence aux tons très doux, le decor d’un bleu tendre se détachant sur fond blanc laiteux.

On comprend que, dans de telles conditions de bien être, le travail devient aisément  attrayant, et que l’on aime la tâche dont l’accomplissement reçoit son immédiate récompense. Chacun ici s’occupe de sa besogne et s’en acquitte avec zèle.

….. »

Ce texte nous décrit une écurie d’une exceptionnelle qualité et d’une étonnante modernité en cette fin du XIX° siècle, tant au niveau des techniques d’hébergement et de soins aux chevaux, que par la politique sociale menée vis-à-vis des salariés. Ceci est du à la personnalité du maître des lieux Etienne de Zuylen de Neyvelt de Haar (16 octobre 1860-8 mai 1934)

Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar

Comme beaucoup de descendants de grandes familles nobles de son époque, il dut sa colossale fortune à son mariage. Il épousa Hélène la fille unique de Salomon de Rothschild. Cette fortune lui permit d’assouvir sa grande  passion pour le cheval  autant:

  -sous ses formes sportives; il fut un meneur et un cavalier accompli qui participa aux jeux olympiques de 1900.

 -que par amour de l’animal lui-même; il fut le créateur en 1895  avec Albert de Dion de l’automobile club de France avec pour lui un objectif très particulier. Le baron de Zuylen voit dans l'automobile « une idée saine destinée à apporter un grand soulagement aux pauvres chevaux ».

Président du conseil d'administration du journal L'Auto, de la Société d'électricité Nilmelior, de la Société des voitures Paris-Taxis, ainsi qu'administrateur de De Dion-Bouton, c’était également un philanthrope.

Je n’ai pas retrouvé d’informations sur ce que sont devenues ces écuries.  La seule trace que j’ai trouvée est la même carte postale que celle présentée au début de l’article mais éditée plus tardivement en 1905. Les écuries sont alors attribuées à la famille de Rotschild.

Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar

Quand aux voitures, il est possible que certaines  aient été intégrées par la famille Zuylen van Neyvelt van de Haar dans la collection du chateau de haar, en Hollande, qu' Etienne avait fait reconstruire.

 

 

 

Attelage devant le château de Haar
Attelage devant le château de Haar

Attelage devant le château de Haar

Il y a quelques années, les voitures encore conservées au chateau ont été acquises par le musée de Leek. 

Sociable Muhlbacher ayant appartenu à la famille de harr conservée au musée de Leek
Sociable Muhlbacher ayant appartenu à la famille de harr conservée au musée de Leek
Sociable Muhlbacher ayant appartenu à la famille de harr conservée au musée de Leek

Sociable Muhlbacher ayant appartenu à la famille de harr conservée au musée de Leek

Phaéton holland ayant appartenu à la famille de harr conservé au musée de Leek

Phaéton holland ayant appartenu à la famille de harr conservé au musée de Leek

En France le haras du pin conserve un roadcoach  commandé en 1890 à Holland § Holland par Etienne de Neyvelt de Haar (donné par son épouse au haras en 1934)

 

Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar

Voici sa description par Jean Louis Libourel dans voitures hippomobiles Haras National du Pin.

"L'intérieur est capitonné de cuir bleu marine foncé et tendu de drap de la même couleur. La caisse, bleu-vert et noir, repose sur un train typique pour ce genre de voiture: train à flèche et à suspension par ressorts droits montés en carré, quatre à l'avant, quatre à l'arrière, dits ressorts télégraphes. Les moyeux sont à frettes bouchées. Ce pesant véhicule possède un triple système de freins: un sabot d'enrayage et deux leviers, l'un à l'arrière, et l'autre à l'arrière, commandant chacun deux des quatre patins de frein situés de part et d'autre des roues postérieures."

Les  écuries à Neuilly du baron Zuylen de Neyvelt de Haar

Texte:

Figoli

Photos: 

Sport universel illustré, J.L.Libourel,Figoli, ...

Documentation:

Louis Enault, "Les grandes écuries chez le Baron Zuylen von Neyvelt de Haar." (Collection Hans Paggen)

J.L. Libourel, "Voitures hippomobiles haras National du Pin"

 

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