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14 septembre 2015 1 14 /09 /septembre /2015 07:38

La collection Henri Van de Bilt :

les leçons d’une vente

 

 

 Où l’on voit que pedigrees prestigieux et rénovations coûteuses donnent rarement plus de valeur aux voitures et sont de peu d’effets sur les amateurs éclairés.

 

 

Le 7 mars dernier a eu lieu à Oxford la vente de la collection hippomobile de monsieur Henri Van de Bilt.

 

Annoncée comme « exceptionnelle », cette vente a été relatée par Stephan Broeckx (« Le dernier coup de marteau », Attelages Magazine, n° 97, avril-mai 2015, p. 50-54) et commentée par Mar Stolk (« Wie volgt ? », Paard & Rijtuig, n° 103, april-mei 2015, p. 36-37).

 

Exceptionnelle, cette vente l’était à plus d’un titre.

  • Rareté de ce type de vente. Le plus souvent, la dispersion des collections de voitures s’effectue dans des ventes de gré à gré, confidentielles. Ce fut le cas des collections réputées de Madame Dina Vierny et du baron Jean Casier à la suite de leur disparition en 2009 pour la première et en 2008 pour le second. Aussi, la vente aux enchères d’une importante collection privée dans sa totalité est-elle un évènement rare. En Europe, les derniers exemples ont été les ventes des collections Chris Van Tilburg en 2004 (Heerlen, Pays-Bas) et Van Verhoeven en 2007 (Diever, Pays-Bas).
  • Qualité de la plupart des véhicules : quatre coachs, un landau provenant des écuries royales anglaises, deux breaks de chasse de modèles rares datés par des documents iconographiques.
  • Origines prestigieuses de ces véhicules, œuvres de carrossiers renommés : les londoniens Barker,  Holland & Holland, Adams & Hooper, les français Guiet, Morel, Faurax.
  • Etat magnifique de toutes les voitures, résultant de rénovations exécutées avec la grande compétence et dans le souci de perfection irréprochable de l’exigeante maison Stolk. (voir : Henri Baup : « Des mains d’or aux Pays-Bas, ou quand la restauration devient un art », Attelages Magazine, n° 44, juin-juillet 2006, p. 66-70).
  • Transport depuis les Pays-Bas à travers la Manche de toute la collection en raison du choix d’Oxford comme lieu de vente en raison de l’implantation dans cette ville de la maison Bonhams chargée de la vente.
  • Publicité et promotion d’envergure internationale, inhabituelles pour une vente de voitures hippomobiles.

 

Exceptionnelles aussi étaient les estimations annoncées dans le luxueux catalogue de la vente. 20.000 euros pour un milord à portes ; 130.000 euros pour un Road-coach Guiet & Co ; 190.000 euros pour un autre construit par Holland & Holland, ayant appartenu, certes, au célébrissime Howllett ; 230.000 euros pour un Concord coach de la firme Abbot & Downing à Concord ;  380.000 euros pour un landau Adams & Hooper provenant des Ecuries royales anglaises. Ces estimations élevées tenaient sans doute compte des coûteux, des très coûteux, travaux de rénovation réalisés sur ces voitures par une entreprise spécialisée parmi les plus renommées d’Europe.

 

En raison de tous ces éléments, cette vente s’annonçait donc comme un évènement d’importance dans le monde des amateurs et des collectionneurs de véhicules hippomobiles. Elle allait permettre de connaître le pouls du marché hippomobile. Y aurait-il des amateurs pour enchérir sur des estimations aussi élevées ? Les connaisseurs se livreraient-ils à des luttes acharnées pour emporter tel ou tel des trésors convoités ? Découvrirait-on des nouveaux venus dans le monde feutré des collectionneurs ? La cote des calèches, breaks, coaches et autres stars hippomobiles allait-elle grimper à des sommets jamais atteints jusqu’ici par des voitures à cheval ?

 

Surprise ! Les faits ont déjoué nos prévisions, avouons-le, peu confiantes dans la clairvoyance et la sagesse des amateurs. Tout en admirant sans réserve le savoir-faire et le travail des rénovateurs, nous avons toujours affirmé la prédominance de l’authenticité originelle sur les rénovations, si réussies et si belles fussent-elles. Cette vente semble nous donner raison. En effet, malgré l’état irréprochable des voitures, dans l’ensemble les enchères n’ont pas été à la hauteur des résultats espérés. 

 

Outre des objets d’art à sujets équestres, des voitures d’enfants et des harnais, vingt-et-une voitures et trois traîneaux figuraient dans cette vente. 

La surprise est venue des traîneaux qui, tous, ont surpassé leur estimation haute. Leur caractère fantaisiste, leur aspect baroque, leur riche décoration, qui les élèvent au rang d’œuvres d’art, expliquent sans doute leur succès.  

 

Quant aux voitures, le peloton de tête était constitué d’un landau provenant des écuries royales anglaises et de quatre coaches, trois Holland & Holland (Londres) et un Guiet (Paris). Aucun de ces fleurons n’a atteint son estimation haute.

Estimé entre 89 000 et 120 000 euros, l’un des deux Park-drags Holland & Holland est parti à 73 000 euros, bien en-dessous de son estimation basse.

 

Le Road-coach Guiet & Co n° 6827 « C’est mon plaisir » — devise de son premier propriétaire le comte Charles de La Rochefoucauld — fut la Bérézina de cette vente. Pourquoi ce Coach qui appartient à la série de Coaches sans doute la plus réussie à la fois sur le plan esthétique et sur le plan technique, dont le modèle a été mis au point par la prestigieuse maison Guiet pour l’élite des amateurs de coaching, et qui a été totalement rénové, a-t-il péniblement culminé à 98 254 euros alors qu’il était estimé entre 100.000 et 130.000 ? Son éclatante livrée —  caisse vert pomme et train orange —  l’aurait-elle desservi ? La famille Stolk, très impliquée dans la promotion de cette vente, vitrine de son savoir-faire, postait sur Facebook le soir même de la vente ce commentaire désappointé au sujet de ce Coach, qu’elle considère comme son préféré parmi tous ceux qu’elle a rénovés : « Sold today for a bit disappointing price of  € 98.254, the wonderful Guiet Road-Coach in original Jugendstil colors. Of all the Drags and Road Coaches we restored our favourite ! ». 

« C’est mon plaisir, Coach par Guiet & Cie à  M. le Vte C. de La Rochefoucauld ». Chromolithographie de Harry Finney, Le Figaro Illustré, 1893)

« C’est mon plaisir, Coach par Guiet & Cie à M. le Vte C. de La Rochefoucauld ». Chromolithographie de Harry Finney, Le Figaro Illustré, 1893)

Road-coach « C’est mon plaisir », par Guiet & Cie à Paris, anciennement dans la collection René Couture. Avant rénovation.

Road-coach « C’est mon plaisir », par Guiet & Cie à Paris, anciennement dans la collection René Couture. Avant rénovation.

Road-coach « C’est mon plaisir », par Guiet & Cie à Paris. Après rénovation.

Road-coach « C’est mon plaisir », par Guiet & Cie à Paris. Après rénovation.

Le Concord Coach, œuvre de Stephens Abbot & Lewis Downing qui construisirent en 1826 dans la ville de Concord (New Hampshire) la première de ces mythiques diligences de la conquête de l’Ouest américain immortalisées par d’innombrables westerns, estimé entre 200 000 et 230 000 euros n’atteignait que 124 653 euros, très en-dessous de son prix de réserve.

 

Par comparaison avec toutes ces voitures rutilantes, les deux seules voitures en état d’origine ou peu restaurées ont obtenu des cotes honorables. Malgré des freins à disque modernes sur les roues arrière, une cote un peu supérieure à l’estimation basse, 26 000 euros, pour un break à six places construit à Lyon par le carrossier Faurax selon un modèle publié par Le Guide du Carrossier en 1896, acquis pour 27 873 euros par un français perspicace bien connu dans le monde de l’attelage et du cinéma. Cote nettement au-dessus de l’estimation haute, 32 000 euros, pour une wagonnette de fabrication suédoise, intéressante à cause de sa suspension inhabituelle, emportée pour 44 598 euros.

 

Break de chasse à six places, par Faurax à Lyon.

Break de chasse à six places, par Faurax à Lyon.

Le Guide du Carrossier, 1896 : Break n° 299 (3ème série).

Le Guide du Carrossier, 1896 : Break n° 299 (3ème série).

Les origines prestigieuses, ou supposées telles, semblent ne pas avoir influencé outre mesure les acheteurs. Le road-coach Holland & Holland du maître incontesté du coaching Edwin Howlett, estimé entre 120 000 et 190 000 euros, n’a atteint que 110 664 euros ; retiré faute d’avoir atteint le prix de réserve, il a été aussitôt après négocié par un des plus importants collectionneurs européens pour une somme inférieure à cette enchère de 110 664 euros.

Auréolé de sa provenance royale, le landau de la cour d’Angleterre sauve l’honneur avec une enchère de 343 351 euros qui approche, sans l’atteindre cependant, son estimation haute à 380 000 euros ; parti pour un pays d’Asie probablement sans aucune culture de l’attelage de luxe occidental, il ne pourra y être qu’un objet de curiosité. 

Landau, par Adams et Hooper à Londres, provenant des écuries royales anglaises

Landau, par Adams et Hooper à Londres, provenant des écuries royales anglaises

La meilleure affaire du jour semble avoir été réalisée par un collectionneur allemand qui a enlevé à 16 724 euros le break de chasse Hermans & Co. A moins que… Avec ses compartiments à chiens joliment aérés par des jalousies inscrites dans des ouvertures circulaires, son panneau arrière de forme carrick très prononcée et sa capote (indignement refaite en skai il y a quelques années, elle devrait être remplacée par une capote en cuir) abritant confortablement le siège principal, ce break de conception très originale est une rareté — peut-être même un unicum — dont le modèle, si nouveau et si élégant, a été publié en 1908 dans la revue La Carrosserie Française. La très faible estimation, entre 8 900 et 13 000, portée au catalogue, reposait-elle sur la seule présence d’une capote indigne ? Ou s’expliquerait-elle par d’importants travaux de reconstruction qui priveraient la voiture d’une grande part de son authenticité ?... 

Break de chasse, par Hermans & Co à La Haye.

Break de chasse, par Hermans & Co à La Haye.

La Carrosserie Française, 1908 : Break n° 399.

La Carrosserie Française, 1908 : Break n° 399.

Dur constat : cumulés, les prix d’achats des voitures, le coût des travaux de rénovation, le transport des Pays-Bas jusqu’à Oxford, surpassent de beaucoup les résultats de la vente. Aussi la perte pour le vendeur est-elle considérable….

 

Cette vente semble être le signe de la prise de conscience que les rénovations mêmes les plus réussies n’apportent pas un surplus de valeur aux voitures. Nos amis collectionneurs et/ou amateurs de beaux équipages découvriraient-ils que la véritable valeur d’une voiture réside dans son authenticité et qu’il est sage de s’en tenir à des restaurations limitées lui préservant le plus possible son caractère originel ? Si tel était le cas, ce serait une grande avancée pour la préservation et la valorisation du patrimoine hippomobile. 

 

 

Jean Louis Libourel

 

 

Petit coupé à huit ressorts, dit “Petit d’Orsay”, par Barker & Co à Londres.

Petit coupé à huit ressorts, dit “Petit d’Orsay”, par Barker & Co à Londres.

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Published by figoli - dans Documentation - Restauration.