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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 11:35

Mémoires d’une poule de luxe

 

 

 

 

 

canes-et-poules-Toury.jpeg

 

« J’ai brisé ma coquille quelque part dans une basse-cour de Bourgogne et, sans me vanter,  
après avoir été une jolie poulette, j’ai rapidement acquis fort belle allure avec mon décolleté
parsemé d’or sur une robe d’un noir frémissant de reflets bleutés.

 

Elle ne s’est pas trompée, d’ailleurs, quand ELLE est venue au marché afin d’y acheter  
trois poules : c’est moi qu’ELLE a choisie en premier. 
Puis ELLE a pris deux rousses… je ne dis pas, mais, entre nous, c’est beaucoup moins joli.  
Nous avons été enfermées durant une semaine dans un box vide en pierres apparentes avec 
poutres au plafond, d’un chic inespéré, situé au bas d’un colombier désaffecté, squatté par
des effraies et quelques rats fruitiers qui ne nous ont pas dérangées.

 

Au bout de huit jours, ELLE a jugé que nous étions acclimatées et que nous saurions
réintégrer nos pénates chaque soir sans difficulté, appâtées par un grain de qualité et
l’eau fraîche du puits.  
Elle a ouvert la porte.

 

J’avais profité de cette période d’internement pour expliquer à mes compagnes que j’étais
la plus belle, au cas où elles ne l’auraient pas remarqué, et qu’il allait falloir filer doux si
l’on ne voulait pas m’indisposer. J’entamais donc cette première journée par un exploit
digne d’un chef, en jaillissant du poulailler à l’horizontale, pendant que les roussettes
mettaient le bec dehors avec circonspection, puis je me dirigeai vers le pré des chevaux,
sachant d’instinct que pour avoir de bons œufs il faut les nourrir d’asticots et d’un peu de
crottin. N’espérant que nos œufs, ELLE n’avait pas voulu d’un coq susceptible de chanter 
victoire aux aurores et de fâcher, peut-être, le voisinage.  
Assurée de ne pas me faire disputer le commandement des troupes par un trublion du sexe
opposé, je vécus ainsi deux belles années sans incident majeur à signaler, hormis le fait
que l’une des roussettes, en veine de maternité, nous fit plusieurs grossesses nerveuses,
couvant, sans vouloir y renoncer, ses œufs, les nôtres, et même les œufs en bois censés nous
enseigner que c’était là, et pas ailleurs, qu’il nous fallait nous lâcher…

 

Nous eûmes à cette occasion l’opportunité de constater que notre propriétaire avait de
drôles d’idées. Quelqu’un lui ayant assuré qu’il fallait tremper le cul de cette roussette dans
une eau très froide pour lui ôter l’envie de couver, ELLE la tint une heure durant dans une
bassine emplie de glaçons, en vertu de quoi, ELLE eut les mains gelées et la roussette s’en
retourna couver. 

 

Elle nous regardait vivre avec ravissement, nous expliquant qu’ELLE ne nous mangerait
jamais, nous cajolant parfois sur nos perchoirs, quitte à nous réveiller, ravie de nous entendre glousser… nous trouvant belles, intelligentes, mais si… notre réputation de bêtise est usurpée,
quand, soudain, ELLE se dit que, tout de même, ce serait bien agréable d’avoir également
une cane ! Les œufs de cane sont inégalables en pâtisserie. Puis, un canard qui s’éveille,
qui bâille et qui fait sa toilette est un spectacle en soi dont nous ne pouvions assurément
plus nous priver. Enfin, c’est ce qu’ELLE supposa.

 

 

À quelques temps de là, Elle se rendit chez son médecin. 
Ayant ouï dire que la secrétaire avait un mari fermier, ELLE demanda si, par hasard,  
on n’élevait pas des canards dans les environs. Bien lui en prit, puisque, justement, 
ce mari avait dans sa cour un bataillon de canards de Barbarie.

 

Après avoir consulté, donc, ELLE se rendit à la ferme. Il pleuvait. Je vous laisse imaginer
l’état d’une cour en terre battue, patrouillée par une centaine de Barbarie sous la pluie.
On voulut bien lui vendre une cane. On lui proposa même de la choisir. Comme vous l’avez
remarqué, en ce qui me concerne, ELLE avait eu bon goût, quoique pour les roussettes… 
Elle désigna donc une cane blanche aux yeux bleus, eh oui, ça existe, et la chasse
commença.  
Affolés, les canards commencèrent à gesticuler en tous sens, tandis que le fermier et
son garçon pataugeaient dans le cloaque à la poursuite de l’élue. Après plusieurs plongeons
héroïques dans la fange, la cane fut prise et enfournée dans un sac à grains, après qu’on lui
eut coupé les grandes rémiges et lié les pattes avec de la ficelle à botteler. 
Sur la banquette arrière de son véhicule, la cane faisait vilain. Je suis persuadée qu’ELLE conduisit
trop vite, anxieuse d’arriver à demeure avant que la cane soit étouffée. ELLE résista cependant à l’idée
d’entrebâiller le sac, parce qu’un canard en liberté dans une voiture…
Enfin, comme le raconte une histoire célèbre, à l’arrivée, « le canard était toujours vivant ». 
Nous fûmes donc enfermées, ainsi qu’à nos débuts, les roussettes et moi-même, avec cette
cane, une bonne semaine, afin que nous fassions connaissance, et que la belle s’habitue au
logis. Nous avons fait front et royalement ignoré la nouvelle venue. L’indifférence… rien
d’autre. Ça ne l’a pas empêchée de s’installer au creux du nid douillet où nous pondons
nos œufs. Quel culot ! 
Au bout de huit jours, ELLE nous rendit la liberté et la cane nous suivit. 
Vous avez déjà vu marcher une cane ? Fi que c’est laid ! Surtout que cette dinde eut tôt fait
de se faire écrabouiller une patte par l’un des chevaux… toute de traviole, après ça !
Une horreur… et en plus, ça vous fait de ces œufs… énormes, quelle prétention ! 
Au pré, nous faisions bande à part, et j’ai apprécié la solidarité dont ont fait preuve les
roussettes. Pas si mal que ça, les filles, au bout du compte. 
Remarquez bien que nous n’avions pas à nous plaindre. Cette balourde nous suivait comme
elle le pouvait, mais de loin, discrètement, et revenait au poulailler le soir sans se faire prier.

 

ELLE ? On voyait bien qu’ELLE était contrariée d’avoir arraché cette cane à sa famille et
de la voir ainsi boudée, seule au monde, désemparée. ELLE téléphona donc au cabinet
médical et entreprit de raconter ses soucis à la secrétaire :
  
- Bonjour madame, je vous téléphone au sujet de la cane. Elle s’ennuie parce que les poules 
la tiennent à l’écart…  
- Vous devez faire erreur, madame !  
- Mais vous savez bien, la cane que j’ai achetée à votre mari…  
- Excusez moi, madame, mais là, vous êtes dans un cabinet médical.  
- Je sais bien… je vous appelle juste pour savoir si je peux vous en acheter une deuxième ?

 

Je vous rassure, on ne lui a pas passé la camisole de force, juste expliqué qu’il y avait deux secrétaires… chose qu’ELLE ignorait. 
Nous vécûmes alors un remake de la situation antérieure : fermier vautré dans les fientes des Barbaries, cane, noire et blanche, cette fois, c’est assez joli, capturée non sans peine,
ailes raccourcies, et retour ventre à terre au poulailler.

 

Claquemurées de nouveau une huitaine avec la nouvelle recrue, nous passâmes un 
sale moment. Madame avait fort mauvais caractère, le coup de bec brutal et une tendance
à vouloir commander qui ne me plut pas, mais alors pas du tout ! Un petit chef.
L’horreur, quoi !   
ELLE ? Ma foi, ELLE regardait ça de l’autre côté du grillage avec un sourire amusé. 
- Attends, ma cocotte, tu vas voir… tu ne vas pas rire longtemps ! 
Le grand matin, enfin, arriva : ELLE nous lâcha.

 

La cane Number one nous suivit au pré, tandis qu’avec une superbe insolence, la Number
two contourna la maison, traversa la route et attaqua la colline sans faiblir et sans se retourner. 
Consternée, ELLE se mit à courir après.  
Vous avez déjà essayé d’attraper un canard ? Ah, nous avons bien ri ! Nous avons même
espéré qu’ELLE ne la récupérerait pas, bon vent, bon débarras, mais non… faute de l’attraper, 
ELLE réussit à diriger l’infâme et à la ramener vers nous… puis il lui fallut bien s’en aller
 travailler.  
Au soir, son vieux voisin vint lui dire :   
- Dites-donc, vôt canard… ça fait deux fois que j’cavale après aujourd’hui ! V’nez donc le cherchez…  l’est dans le potager sous une caisse… va falloir lui parler du pays !  
Je vous fais grâce des jours suivants. Le comique de répétition ne dure qu’un temps.       
Cependant, nous avions établi un modus vivendi. 
Nous n’étions pas si mal ici, on ne nous passait pas à la broche, non plus que les canes n’étaient gavées, ni transformées en confits ou autres foies gras. 
Puis… ce qui devait arriver arriva. 
Comme s’emparer de Number two était tout à fait impossible, peu à peu, ses ailes, faute
d’être taillées, reprirent leur envergure, et la cane, du fond de ses entrailles, apprit qu’elle
pouvait, qu’elle savait voler, que son grand corps pataud pouvait défier la pesanteur et s’en
aller au gré des vents, immense et soudainement beau, vers cette rivière que son instinct
sentait exister de l’autre côté des vignes, de l’autre côté des prés, vers le soleil couchant,
de l’autre côté des mélèzes, là bas. Elle s’en alla.  
Elle ne nous aimait pas.                 

 Cruelle, elle quitta Number one, coupable d’avoir courbé le dos. 

Le soir venu, nous regagnâmes le poulailler protecteur avec un peu de vague à l’âme, mais
sans plus. Number one, elle, ne put se résoudre à rentrer. 
Elle attendait… 
Pendant près de deux heures, notre femelle d’humain tenta de l’obliger à nous rejoindre. 
Sans succès. 
La blanche cane aurait voulu, elle aussi s’envoler, mais… trop sociable, elle y avait laissé
ses plumes, condamnée à se dandiner, terrassée, attachée au sol, seule… abandonnée. 

 

Au petit jour, inquiète, ELLE vint au pré et ne trouva qu’un petit tas de duvet blanc et
quelques gouttes de sang. Le renard qui attend son heure sait qu’il n’attend jamais en vain,
mais moi, je crois que Number one est morte de chagrin.  
ELLE ? 
Je l’ai vue pleurer. 
Quand, âgée de douze ans, exténuée, je suis tombée dans un coin, ELLE a pleuré encore…  
Ils ne sont pas vraiment mauvais ces humains, ils font n’importe quoi. Mais enfin, ça
n’engage que moi. »

 

 

 

Julie Wasselin 

Ce texte, aux alentours du paddock, en guise de cadeau de Noël, de la part de Julie.



                                 Bonne fin d'année

 un-canard-lors-dune-competition-de-natation.jpg

 

 

 

 

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commentaires

geauphre 13/12/2011 18:03

Votre "moralité" est... oh combien réelle !