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attelage-patrimoine

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Souvenir du record Paris-Trouville par Auguste Guiet /H Legrand

 

 

SOUVENIRS D’UN RECORD

 

 

 

par Auguste Guiet (avec l’aide d’Hughes Legrand qui m’a prêté son clavier)

 

 

 

 

UN PETIT MATIN DE JUILLET

 

 

La grosse horloge ronde marquait 6h moins 10 mn et malgré le temps maussade et l’heure matinale ce mardi 12 juillet 1892, plusieurs personnes se tenaient devant le 49 avenue de l’Opéra, siège du journal américain The New-York Herald. Un nouveau modèle de mail-coach qui sortait de mes ateliers arrivait devant eux. Parmi les nombreux spectateurs, il y avait des représentants de la fine-fleur du coaching franco-américain. Je reconnaissais le jeune Chester Alan Arthur II, fils de l’ancien président des Etats-Unis, le Comte Jean de Madre et le Comte Henry d’Yanville, trois grands amateurs de mes voitures. Il y avait aussi le fameux Edwin Howlett qui a appris à de nombreux gentlemen l’art de conduire des road-coach tirés par quatre chevaux à travers les rues étroites de Paris.

 

Départ Avenue de l'Opéra

Départ Avenue de l'Opéra

 

LES PERSONNAGES

 

Le jeune et prometteur Eugene Higgins, membre du New-York Coaching-Club, prend les guides. Pour défier le détenteur du record, il porte un Selby coat, veste courte avec 2 colonnes de 5 gros boutons. Le propriétaire et l’initiateur du mail-coach,William G. Tiffany,environ 50 ans, ancien attaché à la légation des Etats-Unis, était coiffé par un haut de forme clair, vêtu d’une veste courte et sombre, il prend la place d’honneur à côté du meneur. Sur le siège derrière eux, il y a deux places, l’une pour James Gordon Bennett, le propriétaire du journal New-York Herald, reconnaissable avec son long manteau marron à capeline, même âge, grand sportif et promoteur du coaching des deux côtés de l’Atlantique, l’autre pour Thomas Suffern Tailer, 25 ans, déjà connu pour ses grandes qualités de meneur, reconnaissable à sa cape courte et claire. Tout à l’arrière dans un fauteuil rond, le jeune Morris Howlett [19 ans], prend la place et le rôle du garde vêtu d’une livrée de couleur fauve avec un col rouge et un haut chapeau en peau de castor blanc. Nos sacoches de voyage et des gros sacs ont été disposés sur le reste du toit sous une bâche, ce qui ajoute à l’authenticité d’une malle-poste anglaise.

 

 

M Tiffany

M Tiffany

 Bennet

Bennet

Edwin et Morris Howlett

Edwin et Morris Howlett

 

. Sans tarder les autres passagers montent dans la cabine, je me retrouve donc avec Manuel Luqué de Soria, homme maigre et barbu de moins de quarante ans, caricaturiste et peintre du Figaro Illustré¸ connu sous le nom deLuque et Ch.Hiekel, chapelier et photographe amateur qui va immortaliser notre voyage avec des photographies instantanées prises avec un appareil détective repliable en acajou de sa fabrication. C’est lui qui a fait les photos des leçons de menage pour le livre d’Edwin Howlett, Leçons de guides. Luque adaptera les photos en 13 x 18 pour faire une série d’aquarelles de notre aventure.

Modèle de l’appareil photo « Détective » inventé et utilisé par Ch. HIEKEL avec sa capote en cuirModèle de l’appareil photo « Détective » inventé et utilisé par Ch. HIEKEL avec sa capote en cuir

Modèle de l’appareil photo « Détective » inventé et utilisé par Ch. HIEKEL avec sa capote en cuir

 

Mais, j’ai oublié de me présenter et de vous dire l’objet de mon récit. Mon nom est Auguste Guiet, je suis né à New-York il y a 35 ans. Bachelier es sciences, j’ai aussi suivi les cours de dessin en carrosserie de Brice Thomas, créateur et rédacteur en chef de l’indispensable revue professionnelle Le Guide du Carrossier.Je suis membre du conseil d’administration de la Sté d’instruction professionnelle de la carrosserie depuis deux ans. Michel Guiet, mon père et Eugène Million, son beau-frère ont fondé en 1852, la société initiale Million-Guiet qui sera la première à importer des voitures françaises à La Havane. Mon père qui a maintenant 55 ans est depuis deux ans en train de parcourir tout le continent américain pour développer nos affaires, son associé Eugène Million étant décédé il y a juste deux ans.

William Tiffany est venu me voir un jour en me racontant qu’il avait déniché dans les archives de la London Post Office à St-Martin’sle Grand, les plans des mail-coach britanniques fabriqués par Vidler and Ward, connus pour leur rapidité et leur solidité. Son objectif étant de vouloir battre le dernier record de vitesse réalisé par Charles Selby, un meneur professionnel renommé, entre Londres et Brighton en 21,8 km/h, il avait l’idée de faire reconstruire à l’identique un British mail, connu pour ses qualités. Mais les carrossiers anglais et américains avaient décliné l’offre, il était donc venu voir la maison de carrosserie parisienne qui connaissait si bien le marché américain et qui construisait depuis une trentaine d’années des coaches et des park-drags. L’affaire étant conclue, la voiture a été terminée fin juin et baptisée The Herald, en l’honneur du journal et de son propriétaire J. G. Bennett qui supportent la course.

A 6 heures précises, quand j’entends " Let go theirheads ", le Herald démarre et prend la rue de la Paix après un virage à gauche, direction le pont de Neuilly en passant par l’Arc de Triomphe, puis direction St-Germain. Nous devons rejoindre vers 6 heures de l’après-midi, l’hôtel Bellevue à Trouville en treize étapes réparties à travers la Normandie.

 

 

LA TRAVERSEE DE LA NORMANDIE

 

Arrivée à 7 h 08 à St-Germain sous la pluie pour changer les chevaux en 4 minutes. Les six palefreniers n’étaient pas aussi expérimentés que sur les routes anglaises où les voitures arrivent à la minute près tous les jours. Mais en nous éloignant de Paris, le problème s’aggrava, avec parfois des relais jusqu’à 6 minutes et les passagers durent descendre pour faire le travail. Ensuite nous avons suivi une route qui passe par Vaux sur un méandre de la Seine, là le relais ne prit que 3 minutes. Puis direction le Grand hôtel du Grand Cerf à Mantes en longeant la rive droite du fleuve, mais après 5 km, il a fallu laisser un cheval incapable de galoper au bord de la route d’où une perte de temps supplémentaire pour le dételer et faire un attelage en arbalète. Nous apprîmes par la suite qu’il avait été nourri juste avant le relais. La courte étape suivante allait à Bonnières par la rive gauche de la Seine, le trajet fût réalisé au galop à la demande de Bennett pour vérifier si le coach se balançait. Au relais, pendant que je vérifiais si les roulements des essieux avaient chauffé, ce qui n’était pas le cas, Bennett me félicita grandement sur la stabilité du coach.Nous avons enfin quitté la Seine, direction à l’ouest vers Pacy-sur-Eure, arrivée à 10 h 30, arrêt de 3 minutes. Pour sortir de cette vallée, la côte est d’environ 80 mètres pour rejoindre la route droite qui traverse le plateau vers la ville historique d’Evreux, arrivée à 11 h 29 sous le soleil et Higgins passa les guides à Suffern Tailer. Il n’y eut pas d’arrêt pour le déjeuner, car un panier bien pourvu nous a permis de manger pendant la course.Pour prendre la route droite de Paris à Cherbourg, il y avait encore une montée d’environ 75 mètres.

 

Relais à La Commanderie

Relais à La Commanderie

 

Arrêt à La Commanderie, avec plus loin une descente sinueuse du coteau pour traverser la Risle à la Rivière Thibouville. A ce relais, il faut dire que les chevaux étaient prêts, grâce à la rapidité et à l’intelligence des palefreniers, le changement de chevaux fût réalisé en seulement deux minutes. Aux trois relais suivants, la réalité fût bien différente. Il fallut remonter à nouveau de 90 mètres mais par une route plus facile, arrivée au Marché Neuf à 2 h 06 alors qu’ils nous attendaient à 3 heures. Puis nous avons tourné à droite vers le nord pour une route de campagne qui coupe vers Lieurey où les chevaux étaient encore dans l’écurie. Tout le monde a sauté du coach et pour donner un coup de main, Tailer et le garde ont rapidement harnaché le nouvelattelage, Tiffany & Higgins ont pris les vieux chevaux, tandis que le seul palefrenier sur les lieux se tenait en retrait et observait les opérations avec un sourire niais.Malgré l’absence d’assistance, tout fut terminé en six minutes et le « Herald » se précipita une fois de plus vers son but. Après cette étape, nous sommes repartis vers l’ouest pour prendre la vallée de la Calonne qui passe par Bonneville et Pont-L’Evêque. Mais en approchant de Bonneville, on s’aperçut que rien n’était prêt, tous les passagers crièrent à tue-tête pour réveiller les hommes pendant que la voiture s’approchait de l’auberge. Cela ne servit à rien car il a fallu attendre de nouveau six minutes.À Pont-l’évêque, dernière étape avant d’arriver à Trouville, les hommes étaient beaucoup plus agiles et le changement s’est fait en 2 minutes et demie.De là, le but n’est plus très loin, on a obliqué à droite sur la route qui se tient à l’écart des méandres de la Touques pour traverser Trouville 20 minutes plus tard et atteindre l’Hôtel Bellevue en face du Casino et à côté du port à 4 h 50.

 

Arrivée Hôtel Bellevue - Trouville

Arrivée Hôtel Bellevue - Trouville

 

LES PREUVES DU RECORD

 

Le trajet de 125,3 km (140 miles) a donc été parcouru en 10 h 50. Après déduction des 48 minutes d’arrêt chronométrées par J. G. Bennett pendant les douze relais, la durée de la course réelle a été de 10 h 02, d’où une vitesse moyenne de 22,46 km/h.Pour sa course Londres – Brighton, aller et retour, Selby parcourut 167,37 km (104 miles) en 7 h 55, mais sur une route où le coach passait tous les jours à la même heure ; les palefreniers étaient donc entraînes et ponctuels et chaque relais ne prenait pas plus d’une minute. Les 14 relais n’ayant pris que 14 mn, la durée effective de la course par Selby fût de 7 h 41, soit une moyenne de 21,78 km/h.Ces chiffres prouvent que malgré les avantages de Selby de bien connaitre la route et les particularités de chaque cheval, le coach « Herald » mené par MM. Higgins et Tailer a été plus rapide et a bien battu le précédent record.

La distance moyenne entre chaque relais était de 19 km contre 12 pour Selby. Notre parcours comptait aussi des montées plus importantes.A propos des chevaux aux relais, trois n’avaient jamais été attelés de la sorte et les timoniers [wheelers] n’étaient pas habitués aux guides et s’éloignaient du timon. Certains attelages de quatre chevaux n’avaient jamais été menés ensemble à vive allure, car loués à des propriétaires différents et seulement habitués à tirer seul ou à deux à des vitesses de 10 à 11 km à l’heure. Il a fallu toute l’expérience des meneurs pour sentir les chevaux, trouver la bonne cadence, préserver l’énergie des chevaux dans des montées à 11 km/h (7 miles/h)pour les faire accélérer ensuite. Des chevaux de renfort étaient prévus pour les côtes importantes, mais nous avons trouvé que le temps gagné n’était pas compensé par celui pris pour les atteler et les dételer. Il aurait été aussi préférable de réduire le nombre de relais pour perdre moins de temps.L’inexpérience des hommes aux relais faisait que les chevaux forts et lents étaient parfois installés comme chevaux de volée, alors que les légers et nerveux qui auraient été des bons leaders, étaient à l’arrière comme timoniers. Modifier la composition de l’attelage entre deux relais aurait été trop long, il donc fallu toute la vigilance et l’adresse du meneur avec son fouet pour corriger la trajectoire des chevaux de volée mal dressés ou mal placés.

 

 

LA CONCLUSION

 

La plupart ont considéré que le mérite de ce record revenait au coach qui s’était admirablement comporté dans toutes les conditions du voyage. Le compliment le plus sincère et le plus important m’a été adressé dès notre arrivée à Trouville, par MM. Gordon Bennett, Tailer et Higgins, chacun d’entre eux me passant commande d’un mail-coach identique au « Herald » de M. Tiffany. Ils furent baptisés Comet et Columbia.

Mais arrivés à Trouville en avance que pouvez-vous bien faire huit messieurs au bord de la mer en plein été ? Le temps était maussade, les fatigues du voyage auraient dû nous pousser dans un bar, je rappelle que l’équipe était majoritairement américaine, Mais nous attendions le comte d’Yanville qui était parmi les spectateurs au départ et qui avait crié « Je serais à Trouville pour vous voir arriver ».Comme la plupart, il ne pensait pas que le coach arriverait avant 6 heures, il prit donc un train qui arrivait peu après 5 heures, il était donc à l’hôtel Bellevue à 5 h 30 et fût très surpris de voir que le coach était déjà dans la remise et que les passagers étaient en train de dîner.

Après une bonne nuit à l’hôtel, nous avons pris le lendemain, la route du retour vers Paris, sauf un ou deux qui voulait essayer le train.

 

REMERCIEMENTS

  • Patrick Saint-Germain pour tous ses précieux conseils, ses photos et son exemplaire du livret d’Auguste Guiet cité ci-dessous.

SOURCES

  • Le Figaro du 12 juillet 1892, 1ère page.
  • Road-coaching up to date, par T. Suffern Tailer, Century Illustration, 1892.
  • From Paris to Trouville in Thirteen Stages - Some notes on coaching - With reproductions and photographs taken during the journey and a descriptive account of The Art of Carriage Building,Gravures d’un road-coach et d’un mail GUIET & C°, Drawing of Ten Varieties shown at Chicago 1893 par Auguste Guiet, Paris, GUIET & C°, Coach-Makers – 54 avenue Montaigne – 1893.
  • Coaching, par Oliver H.P. Belmont, The Book of Sports, New-York, 1901.
  • A Manual of Coaching, par Fairman Rogers, 1902.

ICONOGRAPHIE

  • Portrait de W.G. Tiffany invité au Coaching Club of New-York avant 1904.
  • Aquarelles de Manuel de Luqué, sans date.
  • The Book of Sport, 1904
  • The Road Coach Guide, 1894
  • Le Figaro Illustré, 1893, œuvre d’Henry Finney
Souvenir du record Paris-Trouville par Auguste Guiet /H Legrand
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