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attelage-patrimoine

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La berline napoléonienne de Stupinigi Jean-Louis Libourel

Le « Palazzino di caccia » de Stupinigi. Un Petit palais de chasse, en effet…

Le « Palazzino di caccia » de Stupinigi. Un Petit palais de chasse, en effet…

Les amateurs d’architecture et d’art baroque qui visitent l’étourdissant Palazzino di caccia à Stupinigi, près de Turin, n’imaginent sans doute pas y trouver une berline témoin de l’épopée napoléonienne.

Berline de Stupinigi (photo J.L. Libourel)

Berline de Stupinigi (photo J.L. Libourel)

L’histoire et la présence en Italie de cette voiture, une berline de gala construite par le carrossier Getting, restent obscures. Elle aurait servi à Napoléon 1er et à l’impératrice Joséphine le 5 mai 1805 à Milan pour la cérémonie commémorant la victoire de Marengo.

Dans son livre La Carrozza nella storia della locomozione (1901) Luigi Belloni, membre éminent d’une des plus importantes familles de carrossiers de Milan, écrit que la voiture après cette cérémonie serait passée à Parme, d’où elle aurait été transférée à Alessandria, petite ville d’Italie du Nord. Elle serait ensuite venue enrichir la collection de souvenirs napoléoniens du petit musée installé dans la villa Cataldi à Marengo, proche d’Alessandria.

Auteur d’un article intitulé « Les voitures de la Maison impériale » publié dans La Revue de Napoléon (n° 42, 2010) Yann Deniau prétend qu’elle a fait partie des berlines construites pour le mariage avec Marie-Louise en 1810. Or elle ne correspond pas à la description des deux berlines livrées par Getting pour ce mariage. Et en admettant qu’elle ait été réalisée en 1810, comment aurait-elle échouée par la suite en Italie ? Sa participation le 5 mai 1805 à Milan à la cérémonie commémorant la victoire de Marengo est l’hypothèse la plus plausible. Sa présence actuelle à Stupinigi signifierait qu’elle n’a sans doute jamais quitté l’Italie du nord, ce qui semble confirmé par Luigi Belloni évoquant un périple de Parme à Marengo en passant par Alessandria.

Selon une autre version, la berline aurait été cédée en 1845 par le gouvernement autrichien (rappelons que les principautés du nord de l’Italie ont été longtemps sous la domination Autrichienne) à un pharmacien de Marengo. Un siècle plus tard, en 1947, un certain Dottore Gustavo Adolfo Rol, qui en était sans doute alors le propriétaire, l’aurait donnée à l’ordre des Saints Maurice et Lazare de Jérusalem propriétaire du Palazzino di caccia de Stupinigi. Elle aurait été restaurée une première fois à cette époque.

Aujourd’hui, 75 ans après, une nouvelle restauration est programmée pour 2021. A cette fin, la berline a été transportée le 30 novembre 2020 dans les ateliers du Centre de Conservation et de Restauration des Biens Culturels situés au cœur de l’ancien palais royal de Venaria Reale, aux portes de Turin, dont les monumentales galeries ont été l’hiver 2013-2014 le cadre de la magnifique exposition « Carrosses de gala des papes, des princes et des rois ».

Arrivée de la berline à Veneria Reale pour y être restaurée

Arrivée de la berline à Veneria Reale pour y être restaurée

Cette berline est très représentative du renouveau de la carrosserie française au début du XIXe siècle. La tourmente révolutionnaire avait entrainé la disparition des industries du luxe. Le premier Empire recrée les conditions sociales et économiques nécessaires à la renaissance de ces belles industries parmi lesquelles la carrosserie occupe une place de premier rang. En 1810, Paris compte 177 selliers-carrossiers en activité.

Elle appartient au type de berline le plus en vogue en ce début du XIXe siècle : le type à caisse arrondie, dite caisse en bateau. Destinée aux cortèges de gala et aux déplacements en ville, elle est à sept glaces et à fond d’or, avec l’aigle napoléonienne peinte sur les panneaux de portières et les grands panneaux de devant et de derrière. Son impériale est entourée d’une frise de petits fleurons en cuivre argenté formant galerie. Un tambour, sorte de petit coffre, servant au rangement d’effets précieux, argent, bijoux, ou d’armes à feu — d’où son autre nom d’arsenal — est établi en saillie sur le panneau de dossier ; sa présence, parfaitement inutile sur une voiture de gala, est le simple effet de la mode. L’ouverture des portières est actionnée par des poignées en bronze à patine brune en forme d’anneaux ornés de sphinges ailées, affrontées autour de blasons couronnés portant le N napoléonien.

Poignée de portière (photo J.L. Libourel)

Poignée de portière (photo J.L. Libourel)

Des marchepieds portefeuilles à trois marches recouvertes de maroquin rouge donnent accès à l’intérieur, garni de satin blanc et de velours ivoire rehaussés de galons de passementerie ivoire et bleu très clair. 

Berline de Stupinigi avec marchepied portefeuille déplié (photo J.L. Libourel)

Berline de Stupinigi avec marchepied portefeuille déplié (photo J.L. Libourel)

Intérieur (photo J.L. Libourel)

Intérieur (photo J.L. Libourel)

Garniture intérieure d’une portière (photo J.L. Libourel)

Garniture intérieure d’une portière (photo J.L. Libourel)

Le train, vert et or — les berlines du cortège du sacre en 1804 à Paris étaient « toutes d’or glacé de vert » — est entièrement sculpté de feuillages et d’ornements néoclassiques : oves et rais de cœur sur les moyeux, vase antique sur l’avant-train.

Avant-train et son décor en bois sculpté et doré (photo J.L. Libourel)

Avant-train et son décor en bois sculpté et doré (photo J.L. Libourel)

Coquille d’avant-train et son décor en bois sculpté et doré (photo J.L. Libourel)

Coquille d’avant-train et son décor en bois sculpté et doré (photo J.L. Libourel)

Moyeux de roues à décor sculpté d’oves et de rais de cœur et à frette bouchée par un chapeau en bronze argenté et doré (photo J.L. Libourel)

Moyeux de roues à décor sculpté d’oves et de rais de cœur et à frette bouchée par un chapeau en bronze argenté et doré (photo J.L. Libourel)

Le siège de cocher à la française est couvert d’une housse de velours ivoire sur laquelle est brodée l’aigle napoléonienne. A l’arrière, l’entretoise comporte une plateforme pour les valets de pied portée par des tasseaux en bois doré sculptés de volutes et de fleurons.

Vue arrière (photo J.L. Libourel)

Vue arrière (photo J.L. Libourel)

Quatre grands ressorts en C et leurs soupentes de cuir noir assurent la suspension de la caisse. La berline est équipée d’une volée fixe avec tirants en fer forgé et doré, de deux palonniers à décor sculpté et d’un timon avec trompe pour attelage à quatre chevaux. 

Les quatre ressorts et les cols de cygne des deux flèches du train portent la signature du carrossier Getting.

Signature de Getting, gravée sur le col de cygne d’une flèche du train (photo J.L. Libourel)

Signature de Getting, gravée sur le col de cygne d’une flèche du train (photo J.L. Libourel)

Né à Paris en 1766, Jean-Ernest-Auguste Getting (1766-1846) est cité en 1799 par L’Almanach du Commerce de la Ville de Paris parmi les selliers-carrossiers réputés de la capitale française. Après la rue Feydeau, puis la rue de Provence, il est installé à partir de 1808 rue des Martyrs où il travaille avec le carrossier Cauyette. Sa production n’est aujourd’hui connue que par les commandes de Napoléon 1er.

Parmi les nombreux carrossiers fournisseurs des Ecuries impériales, Braidy, Chibourg, Deloche, Devaux, les frères Grosjean, Leduc, Pichard, Raps, Vosgien, d’autres encore, Getting est le plus actif. Les archives mentionnent au moins trente-deux voitures construites par lui pour Napoléon entre 1803 et 1815 : quinze Berlines, cinq dormeuses, trois coupés-dormeuses, deux landaus, une calèche d’Aumont, une coureuse-landaulet, un landaulet « en forme de dormeuse », une voiture de ville « pour les sorties incognito de l’empereur », une diligence, deux « voitures pour les lits de Sa Majesté ».

Il est l’auteur en 1804 du carrosse du sacre, sur les dessins de Percier et Fontaine. Pour le mariage de l’empereur avec Marie-Louise d’Autriche en 1810 il construit une berline de ville « pour le service de l’Impératrice », garnie de velours rose, à bouquets et guirlandes de roses sur les panneaux, ferrures, moulures et ornements dorés, et une berline à six places « pour le service de l’Empereur », garnie de velours blanc, le fond de la caisse doré, glacé en vert sur fond d’or, sur les panneaux, les armes impériales et quatre bouquets peints.  

En 1812, en à peine deux mois, il réalise pour la campagne de Russie un spectaculaire landau-dormeuse, avec caisse à l’anglaise, rouge foncé. Abandonné sur le champ de bataille de Waterloo le 20 juin 1815, ce landau historique est conservé au Château de La Malmaison. Improprement baptisé berline, il a constitué la pièce maitresse de l’exposition « La berline de Napoléon. Le mystère du butin de Waterloo » au Musée de la Légion d’honneur en 2012.

Landau construit par Getting en 1812, pris à Waterloo (Château de la Malmaison)

Landau construit par Getting en 1812, pris à Waterloo (Château de la Malmaison)

Sur la vingtaine de voitures impériales actuellement conservées, huit sortent des mains de Getting : cinq berlines de gala, « La Victoire  n° 3 », « la Baptême n° 5 », « la Brillante n° 6 », « La Topaze n° 7 », « la Cornaline n° 9 » (Versailles, Galerie des carrosses) ; la berline de gala de Stupinigi ; une calèche du service léger de l’Empereur (Vienne, palais de Schönbrunn) et le landau-dormeuse de Waterloo (château de la Malmaison).

Tant pour ses incessants voyages et campagnes militaires que pour les fastueux cortèges des cérémonies impériales, Napoléon 1er a disposé d’innombrables voitures. En 1814, au déclin de l’Empire, les Ecuries impériales sont encore riches de près de 350 voitures. Le 20 mars 1815, au retour de l’île d’Elbe, elles ne sont plus que 167. De ce grandiose parc hippomobile il ne reste aujourd’hui qu’une vingtaine de voitures réparties entre les châteaux de Versailles, La Malmaison, Chantilly, Schönbrunn…. et Stupinigi.

Témoin de la carrosserie du premier empire, époque du renouveau de la carrosserie française au début du XIXe siècle, la berline du Palazzino di caccia de Stupinigi est un élément précieux du patrimoine hippomobile. Sa prochaine restauration lui restituera, à coup sûr, tout son éclat.

Note : sur les photos illustrant cet article la berline ne semble pas être dans un état nécessitant une restauration. Mais je les ai réalisées en 1990. Il y a 30 ans. Alors, depuis….

 

 

Jean Louis Libourel

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