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Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture

Plusieurs ventes illustres de véhicules hippomobiles ont eu lieu en 2021 dispersant les œuvres de l’une des collections les plus importantes de voitures à cheval, celle d’André Becker. Le Musée national de la voiture s’est porté acquéreur de maquettes des XVIIIe et XIXe siècles, du célèbre traîneau dit de Joséphine et de la non moins renommée bastardelle de François-Raymond Chastel[1]. 2021 fut donc pour le Musée national de la voiture, une année historique. Jamais en effet au cours de son histoire, il n’a pu acheter des œuvres aussi fondamentales pour la collection, démontrant ainsi la politique dynamique de valorisation initiée par la direction du château au sein duquel il est intégré.

 

[1] Daguerre, lot 147, expert Me Biget, https://www.daguerre.fr/lot/115137/15589554-rare-coupe-de-voyage-dit-bastardelle-vers-1805-marque-sur ; François Boscher, « Alençon. Patrice Biget, expert d’une presigieuse vente de voiture à cheval », Ouest France, 13 juillet 2021, https://www.ouest-france.fr/normandie/alencon-61000/alencon-patrice-biget-expert-d-une-prestigieuse-vente-de-voitures-a-cheval-ab2d6966-e2eb-11eb-ad8d-9ec569d29f48 ; Anne Doridou-Heim, « Collection Becker, de gala, de ville, de voyage… » dans Gazette Drouot, 22 juillet 2021, https://www.gazette-drouot.com/article/collection-becker-de-gala-de-ville-de-voyage/26673. Nos remerciements renouvelés s’adressent à Jean-Louis Libourel pour ses conseils dans le cadre de cette acquisition.

Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture

Cette rare voiture de voyage, classée au titre des Monuments Historiques depuis 1982, est bien connue des spécialistes de l’hippomobile. Jean-Louis Libourel en a en effet souligné plusieurs fois le grand intérêt notamment dans le compte-rendu de la visite de la collection d’André Becker qu’il a effectuée le 7 septembre 2006 à Coignères à la demande du directeur des Archives départementales des Yvelines, Madame Gautier-Desvaux. M. Libourel, qui connaissait cette collection depuis 1992, a en alors dressé un inventaire précis. Il notait parmi les dernières acquisitions du collectionneur « une voiture de voyage dite bastardelle, construite à Lyon vers 1805 par Boneberge ayant appartenu à François-Raymond Chastel marchand d’indiennes à Lyon ». Cette bastardelle venait d’être vendue aux enchères à Saumur le 11 juin 2006 chez X. de La Perraudière, E. de Vregille, C. Bizouard[1]. Elle était restée dans la même famille depuis le XIXe siècle. Le Musée national de la voiture s’était d’ailleurs porté acquéreur en vain de « ce coupé de voyage dit « bastardelle » en bois laqué jaune et rechampi vert, avec sa garniture ancienne en cuir rouge et drap vert d’époque Empire »[2]. Les prix s’étaient alors envolés sous le marteau des commissaires-priseurs[3] rendant cet achat inaccessible aux fonds publics.

 

[1] X. de la Perraudière, E. de Vregille et C. Bizouard, Attelage, vente aux enchères, Saumur, 11 juin 2006, cat., n°194, p.17, expert Yves Dauger

[3] Attelage-magazine, août-septembre 2006, n°45, p.10

Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture

La bastardelle, voiture bâtarde

Le vocabulaire typologique et technique de Jean-Louis Libourel donne de la bastardelle la définition suivante à l’entrée bâtarde : « Voiture de voyage, à usage de dormeuse, dont la structure résulte d’emprunts faits à la berline et au coupé : la caisse est à deux fonds comme celle des berlines, mais elle ne contient qu’un siège pour deux passagers comme les coupés. En effet, le fond antérieur, amputé de sa partie supérieure supprimée au-dessus de la ceinture ne peut contenir de siège, il fait fonction de coffre dans lequel deux passagers peuvent étendre leurs jambes pour dormir et sert de support au siège du cocher »[1]. M. Libourel souligne combien ce type de voiture, apparu à la fin du XVIIIe siècle, eut un succès limité au premier quart du XIXe siècle en raison de leur forme bâtarde, entre le coupé, le berline voire la dormeuse.

Peu d’entre elles sont donc conservées et M. Libourel en a fait le recensement au château de Vaux-le-Vicomte, au Deutsches Museum à Munich, au château de Rhéda dans les collections du prince Bentheim Tecklenburg à Wiedenbrück, au Groenigemuseum de Bruges en dépôt à Essen, au château de Strömsholm en Suède, au palais Pedralbes à Barcelone et dans des collections privées.

Celles conservées à Essen et à Rhéda présentent un profil assez proche du véhicule de Compiègne. La voiture de Essen fut réalisée par le carrossier bruxellois Pierre Simons pour Denis Moles Lebailly (1776-1862).

 

[1] Jean-Louis Libourel, Vocabulaire typologique et technique, Paris, 2005, p. 73

Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture

Différentes publications des premières années du XIXe siècle donnent quelques modèles de bastardelle montrant ainsi sa relative audience : Pierre de la Mésangère dans Meubles et Objets de Goût en édite plusieurs planches. Ainsi cette diligence de ville éditée en 1802[1] est très analogue à celle du Musée : forme arrondie de la caisse, avancée à l’avant, éléments placés de part et d’autre du siège du cocher identiques à ceux de la bastardelle du Musée national de la voiture, ressorts en C, brancards en col de cygne, coffre à l’avant qui a disparu sur le modèle de Compiègne. Le rapprochement avec la diligence à col de cygne de la planche n°23 est moins convaincant malgré la forme de la caisse et les ressorts en C[2]. La voiture de voyage avec siège à bastardelle[3] offre aussi une caisse arrondie en forme de coupé dont la partie avant est prolongée sous le siège de cocher pour agrandir l’intérieur de la caisse et permettre aux passagers d’étendre leurs jambes. Elle est également équipée de ressorts en C et de brancards en col de cygne. Le modèle proposé dans le tome 5[4], une voiture de voyage avec siège à bastardelle, présente certes de nombreuses similitudes mais sa forme, très arrondie la rapproche des berlines boules. Duchesne, dans son ouvrage dédié aux voitures de luxe[5] propose un modèle assez proche de celui de Compiègne : la coquille du siège de cocher est maintenue par des chaînes, les ressorts en C présentent une courbe très ornementale tandis que les soupentes à l’avant soutiennent la caisse de manière originale. Cependant le profil de la caisse est très angulaire en partie haute. Comme l’exemplaire de Compiègne, le dessin des brancards est à col de cygne et l’arrière est équipé d’une planche et de mains de laquais ainsi que d’un arsenal comme le sont généralement les voitures de voyage.

 

[3] Ibid., t. 1, n°30

[4] Ibid., 1805-1807, t. 5, n°205

[5] Duchesne, Voitures de luxe, Paris,1808, musée des Arts et Métiers

CMV.3702.4 ; CMV.1946 ; CMV.1945
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Les liens qui unissent le dessin de Duchesne avec la bastardelle de Bruges sont toutefois plus convaincants. Le fonds d’arts graphiques du Musée national de la voiture préserve quelques planches de modèles de voitures de voyage du début du XIXe siècle : la dormeuse (CMV. 1945) n’est pas dotée de brancards en col de cygne et sa caisse est hautement perchée sur des ressorts à la Daleine[1]. La dormeuse à l’Anglaise, montée sur ressorts à l’Anglaise (CMV. 3702.6.1) du Premier cahier des carrosses, phaétons…dessinés par Montelon en 1788 et gravés par Campion fils, a une forme plus anguleuse en partie haute, le profil du coupé est légèrement agrandi à l’avant permettant aux voyageurs d’allonger leurs jambes. Le dessin des ressorts en S ou à fouet est particulièrement élégant. La caisse de la berline à coupe Anglaise (CMV.3702.6.2) provenant du même recueil est également très anguleuse en partie haute et arrondie en partie basse. Equipée de ressorts en S à l’avant comme à l’arrière, elle est dotée de courroies de guindage à l’avant pour stabiliser la caisse. Ses brancards présentent un col de cygne au dessin original. Elle est dépourvue d’arsenal, mais elle est équipée de lanternes à l’avant et de deux coffres. La jalousie en bois, enrichie de trois ouvertures complète l’élégance et la délicatesse du véhicule. Janel propose dans son Livre de dessein pour composer toute sorte de voitures une berline dotée d’un système de suspensions au profil assez analogue au modèle du Musée national de la voiture[2]. L’influence de la carrosserie anglaise est, dans ces modèles, tout à fait décelable.

 

[1] Ressorts à la Daleine ou Dalesme : « Ressort vertical fixé sur le train par sa partie inférieure et maintenu debout par le mouton auquel l’attache un collier de fer. A son extrémité supérieure, légèrement recourbée, vient se fixer une soupente de cuir », dans Jean-Louis Libourel, op. cit., p. 218

[2] Janel, Livre de desseins composer de toutes sorte de voitur dessiner pour Simon par Janel sculpteur, Paris, 1776, pl. 5

CMV.3702.6.1 et 2
CMV.3702.6.1 et 2

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La bastardelle du Musée national de la voiture

La bastardelle récemment acquise présente une caisse de forme ronde qui n’est pas sans évoquer d’autres voitures contemporaines dont le Musée possède trois exemplaires : les berlines boule ou dont la caisse présente une forme particulièrement arrondie. La première, datée du Premier Empire (CMV.4) a une caisse à fond vert, ornée d’une frise décorée de guirlandes de fleurs sur fond ivoire. Les custodes sont recouvertes de cuir noir verni, enrichies de faux-compas en cuivre ( ?) ciselé, argenté et doré à gauche. Les poignées en forme de papillon complètent le décor[1]. La seconde est un coupé de ville qui aurait appartenu au général de Chastel datée vers 1810-1815 (CMV.67.026) tandis que le troisième, un coupé de ville (CMV.7) daté vers 1815, présente une caisse de forme ronde à suspensions à ressorts en C et soupentes. Il est doté d’un train à flèche à double col de cygne.

 

[1] Elle est manquante à gauche

CMV.4 ; CMV.67.026 ; CMV.7
CMV.4 ; CMV.67.026 ; CMV.7
CMV.4 ; CMV.67.026 ; CMV.7

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La bastardelle s’inscrit dans cette typologie de véhicule. Sa caisse est équipée de deux vitres latérales coulissantes et de deux jalousies en acajou mouluré, ornées d’un polylobe fermé par un verre ancien, les roulettes de châssis, les poignées et verrous sont en laiton. La peinture de la caisse qui est sans doute ancienne qui est de couleur chamois ou nankin est aussi caractéristique du Premier Empire. Le magnifique gourgouran à passementerie violette qui recouvre le mobilier de Jacob-Desmalter de l’appartement double de prince du château de Compiègne constitue un des témoignages de cet engouement. A l’avant, une jalousie ouverte en partie haute comprend deux vitres. Le panneau arrière est à tambour ou arsenal[1] et à lunette fermée à l’intérieur par un coussin rembourré et amovible. Quatre mains de laquais confectionnées dans un galon de passementerie et enrichies de franges sont assorties à ceux de l’intérieur de la caisse et agrémentent l’arrière doté d’une planche de laquais sur traverses. A l’avant, un siège de cocher est installé sur un coffre et sa coquille[2], sculptée à l’extérieur du monogramme FC est maintenue par des ferrures dont l’extrémité présente un dessin sinueux, reposant sur une traverse. Il est cantonné de deux éléments au dessin élégant de volutes, garnis de cuir à l’intérieur. La caisse est suspendue à des soupentes et des ressorts en C autant à l’avant qu’à l’arrière, tandis que des courroies de guindage viennent en limiter le balancement. Le train est équipé de deux brancards de caisse métalliques formant un col de cygne facilitant les manœuvres. Les essieux sont en bois mouluré et les roues à raies en bois à bandage de fer (diamètre roue avant 84,5 cm ; diamètre roue arrière 150 cm). L’avant-train est à rond, lisoir[3] et volée fixe sur armons avec deux palonniers[4]. Le timon est à trompe indiquant que la bastardelle pouvait être attelée à quatre chevaux[5].

 

[1] Tambour : « Petit coffre oblong et de section arrondie en saillie sur le panneau de dossier de certaines voitures de voyage ou de ville. On y accède de l’intérieur par une ouverture pratiquée dans le panneau et protégée par un petit abattant pouvant fermer à clé. Les occupants de la voiture y rangent des valeurs et effets précieux ou des pistolets », dans Jean-Louis Libourel, op. cit., p. 250

[2] Coquille : « Planche inclinée, située devant le siège du cocher, sur laquelle celui-ci appuie ses pieds », dans Ibid., p. 262

[3] « L’avant-train se compose de deux parties : le dessus fixe, posé à la caisse, avec des boulons, comprend le lisoir avec sa fourchette, sur lequel est appliqué le rond d’avant-train ; en arrière se trouve une traverse ou un support en fer. [] La partie tournante de l’avant-train se compose d’une sellette, pièce en bois symétrique au lisoir, dans laquelle sont assemblés les armons, qui portent les jantes de bois sur lesquelles se fait le frottement du rond. L’avant-train tourne au moyen d’une pièce de fer centrale, appelée cheville ouvrière, placée verticalement et traversant le lisoir, le rond et la sellette »., dans Général Baron Faverot de Kerbrech, L’Art de conduire et d’atteler autrefois et aujourd’hui, Paris, 1903, p. 280-281

Palonnier : « Pièce mobile, de bois tourné, quelquefois de fer, aux extrémités de laquelle on fixe les traits d’un cheval. Le palonnier d’un cheval de brancards et les palonniers des chevaux de timon sont attachés à l’avant de la voiture par des bracelets de cuir ou des crochets métalliques. Dans un attelage à quatre chevaux, les palonniers des chevaux de volée sont fixés aux extrémités d’un grand palonnier [], dans Jean-Louis Libourel, op. cit., p. 231

[4]  Voir X. de la Perraudière, E. de Vregille et C. Bizouard, op. cit.

[5] Trompe de timon: « Grand et long crochet complétant le crapaud du timon et remplaçant le crochet d’attelage ou de dessous du timon, pour accrocher le maître-palonnier des chevaux de volée d’un attelage à quatre. La trompe est en acier poli ou en fer chromé », dans Jean-Louis Libourel, op. cit., p. 230

Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture
Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture
Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture
Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture
Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture

Le train est sculpté d’élégants fleurons, il était vert enrichi d’un filet noir dont quelques témoignages anciens subsistent. Les roues étaient également peintes en vert avec un liseré noir. Elles sont décorées de palmettes dont le dessin est encore visible par endroits, tout à fait caractéristiques du goût Empire. Les palmettes sont en effet très nombreuses dans les arts décoratifs de cette période et se retrouvent sur de nombreuses œuvres contemporaines de la bastardelle. Prenons plusieurs exemples : quelques palmettes analogues à celles peintes sur les roues apparaissent sur la base d’une pendule réalisée par Jean-Joseph Lepautre conservée au Musée des Arts décoratifs[1], sur le col du vase du salon des Dames d’honneur de l’appartement de l’Impératrice à Compiègne (Sèvres, 1806)[2], sur la base d’un projet de fontaine à thé, s’échappant d’une feuille d’acanthe datée entre 1809 et 1810 (Paris, Musée des Arts décoratifs)[3], sur le marli d’une assiette du service du « Marli d’or » de 1810 (Sèvres, Musée national de la Céramique)[4] et sur celui d’une assiette à fond écaille datée 1802 (Fontainebleau, Musée national du château). Elles sont aussi présentes sur de nombreuses étoffes produites à Lyon à la demande du Premier consul devenu Empereur. Citons la tenture de la salle des exercices du pavillon des Enfants de France aux Tuileries tissée par le Lyonnais Chuard et Cie (Paris, Mobilier national, 1812-1813). Le décor en bronze de nombreux meubles, souvent réalisés par Thomire, est riche de ces palmettes qui figurent de part et d’autre du cadre central du berceau du Roi de Rome (Vienne, Kunst Historisches Museum, 1811) ou sur la partie haute d’un secrétaire de Jacob-Desmalter[5]. Le dessin des palmettes sculptées sur le train se retrouvent au pied d’une paire de balustres réalisées par Pierre-Philippe Thomire (vers 1810, collection privée)[6] ou sur le col du vase Floréal réalisé à Sèvres en 1812-1813 (Boston, Museum of Fine Arts)[7].

 

[1] Odile Nouvel-Kammerer (dir.), L’Aigle et le papillon. Symboles des pouvoirs sous Napoléon. 1800-1815, Paris, 2007, n°138, p.235

[2] Ibid., n°191, p.286-287

[3] Ibid., n°202, p. 301

[4] Ibid., n°213, p.310

[5] Bernard Chevallier, Décors d’Empire, Paris, 2008, p. 28-29

[6] Odile Nouvel-Kammerer (dir.), op. cit., n°222, p. 316

[7] Ibid., n°224, p.318

L’intérieur du véhicule comprend aujourd’hui deux banquettes en vis-à-vis : il s’agit sans doute d’un aménagement postérieur. L’espace avant, faisant de la voiture une dormeuse, existe toujours et a été transformé en coffre. La garniture intérieure semble d’origine ; elle est en tous les cas, caractéristique des voitures produites au début du XIXe siècle associant drap de laine et galons aux dessins géométriques et stylisés. Les galons qui enrichissent la garniture du coupé de ville daté vers 1815 conservé au Musée sont d’un style analogue ; ils sont ornés d’un courant de fleurettes stylisées. L’intérieur de la bastardelle de Bruges conservée au Musée d’Essen offre des galons de passementerie à décor de palmettes et de cercles noirs sur fond jaune dans le même goût. Le cuir rouge se retrouve en moleskine ( ?) de la même couleur dans la bastardelle du Musée national de la voiture. L’intérieur de la berline boule (CMV.4) est plus luxueux, car il s’agit d’une voiture de ville : la couverture de la garniture est en drap de laine brodé de fleurs (au point lancé et au point de nœud) dont le dessin rappelle ceux de certains gilets contemporains, et d’une moleskine ( ?) rouge.

Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture
Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture
Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture
Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture

Le monogramme composé des lettres FRC entrelacées en or pour François-Raymond Chastel (1758-1841) orne les portières tandis que le monogramme FC est sculpté sur la coquille. Ils font référence à son propriétaire, François-Raymond Chastel dont la famille possède encore un portrait en pied, daté de la fin du XVIIIe siècle[1]. Il est répertorié comme marchand-toilier dans l’Almanach du commerce de Paris, des départements de l’Empire français et des principales villes du monde de 1809[2]. Il est alors associé à Longin et Payan, petite rue Mercière. Dans l’Indicateur de Lyon de 1813, il apparaît sous la raison sociale Chastel Gaillard et Cie, marchand d’indiennes en gros, situé au 4 petite rue Mercière[3] où il est encore référencé comme toilier en 1815[4]. En 1821, l’entreprise Chastel, Gaillard et Cie est quai Villeroy[5] où ils sont cités comme toiliers. Ils sont marchands d’indiennes en 1827, toujours quai Villeroy[6]. La résidence de l’entreprise est donc lyonnaise mais la famille possédait une propriété (un prieuré) à Taluyers, acquise par François-Raymond Chastel en 1804[7], où la bastardelle fut conservée jusqu’en 2006. Elle fut alors répertoriée par l’inventaire général du patrimoine, quand Pernet en fit une photographie in-situ[8].

 

[1] Information aimablement transmise par Rodolphe Chastel

[2] J. de la Tynna, Almanach du commerce de Paris, des départements de l’Empire français et des principales villes du monde, Paris, 1809, p. 716

[3] Indicateur de Lyon, Lyon,1813, p. 91

[4] J. de la Tynna, op. cit., 1815, p. 776

[5] Ibid., 1821, p. 949

[6] Indicateur des habitants de la Ville de Lyon, Lyon, 1827, p. 102

[7] Vente du 29 février 1804 (29 floréal an XII) pour la somme de 47 000 livres tournois, dans André Chastel, « Brève notice historique sur la maison forte », document aimablement transmis par Rodolphe Chastel

[8] Base Mémoire, AP69W00714, médiathèque du patrimoine et de la photographie

Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture
Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture

La tradition familiale raconte que François-Raymond Chastel se rendait à Beaucaire pour vendre ses produits lors des célèbres foires qui se tenaient dans cette ville en juillet. A la fin du XVIIIe siècle, Beaucaire comme Lyon et Genève permettait aux maisons de commerce et aux firmes industrielles dauphinoises d’escompter leurs traites. Si les foires de Beaucaire connaissent une certaine prospérité dans le dernier quart du XVIIIe siècle, elles rencontrent quelques difficultés après la Révolution française et dans les premières décennies du XIXe siècle[1]. Les livres de poste de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle ne mentionnent pas de poste à Beaucaire. Le livre de poste de 1792 préconise par exemple la route de Paris à Aix via Lyon qui s’arrête à Tarascon (en 49,5 postes) où un bac permettait de traverser le Rhône vers Beaucaire[2].  L’édition de 1810 recommande la route de Lyon à Marseille via Aix (n°227) qui inclut la poste de Tarascon, soit 33 postes[3]. Dans celui de 1813, deux routes mènent de Lyon à Tarascon. La première d’Aix à Perpignan, la seconde sur la route de Lyon à Marseille via Aix[4]. L’annuaire administratif et commercial édité à Lyon en 1810 propose en outre les services des coches du Rhône de Lyon à Avignon mais « en temps de foire, ils descendent jusqu’à Beaucaire »[5]. Il est précisé que les voitures et chevaux des voyageurs sont embarqués « ainsi que toute espèce de marchandises ».

L’Itinéraire descriptif ou description routièrepar Vaysse de Villiers, inspecteur des postes et relais édité en 1816 mentionne deux routes de Paris à Beaucaire. La première passe par Lyon, Valence, Pont-Saint-Esprit. Il énumère les différentes postes jusqu’à Beaucaire. L’auteur précise qu’il existe un pont à bateaux entre Tarascon et Beaucaire. Ce pont nous dit-il est divisé en deux par une digue, presque parallèle au cours du fleuve. Il parle élogieusement des foires de Beaucaire qu’il compare même à celles de Leipzig[6]. Dans son édition de 1824, l’administration générale des Ponts et Chaussées et des mines détaille une route et ses postes de Lyon à Beaucaire par la rive droite du Rhône[7]. Elle décrit des routes pavées et empierrées. Le Guide du voyageur par Richard édité en 1825[8] mentionne aussi deux routes de Paris à Beaucaire, la première passant par Lyon et Valence. Le guide dépeint la ville et ses foires qui font de Beaucaire « un magasin pour le monde commerçant […]. Des négociants de toutes les parties d’Europe, de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique même s’y rendent ».

 

[1] Léon Pierre, « Vie et mort d’un grand marché international. La foire de Beaucaire. XVIIIe-XIXe siècles », dans Revue de géographie de Lyon, vol. XXVIII, n°4, 1953, p. 322 et suiv.

[2] Livre de poste, Paris, 1792, p. 2 et 3

[3] Livre de poste, Paris, 1810, p.203

[4] Livre de poste, Paris, 1813, n°243, p.205 et n°250, p.292

[5] Annuaire administratif et commercial, Lyon, 1810, p. 281

[6] Vaysse de Villiers, L’itinéraire descriptif ou description routière…, Paris, 1816, p. 71

[7] L’administration générale des Ponts et Chaussées et des mines, Paris, 1824, p. 246-247

[8] Richard, Le guide du voyageur, Paris, 1825

 

Ces ouvrages permettent d’imaginer la bastardelle sur les routes du sud-est de la France. Si le carrossier n’est pas connu, le fabricant des ressorts a en revanche laissé son empreinte : les ressorts portent en effet la signature Bonebergé à Lyon. Le recensement fiscal de 1808 a inscrit Pierre Bonnerberger, forgeur, employant deux ouvriers au 210 rue de la Charité. La valeur locative de son atelier se monte à 300 francs et à 100 francs pour l’habitation[1]. L’indicateur de Lyon de 1809[2] mentionne Jacques Bonneberger, forgeur de ressorts au 210 rue de la Charité tandis que les recensements fiscaux de 1809 citent Jacques-Pierre Bonneberger, comme « forgeur de ressorts » qui occupe un ouvrier. Son épouse est mentionnée comme institutrice de première classe tenant dix-huit élèves[3]. Ceux de 1810 incluent Pierre Bonneberger, forgeur en ressorts. L’atelier comprend alors un maître de forge et un ouvrier. Sa femme ne tient plus école[4]. Il en est de même en 1811 où sa profession est forgeur de ressorts de voiture[5]. Dans l’Indicateur de Lyon de 1813, Pierre Bonneberger est devenu rentier, résidant au 102 cours Napoléon [6]et en 1815, il est encore rentier au 102 quai Monsieur (quai Gailleton), ce qui laisse supposer qu’il a cessé son activité.

 

[1] Ville de Lyon, Archives municipales, 921WP006, Lyon, 1808, p. 43 du registre

[2] Indicateur de Lyon, Lyon, 1809, p. 33

[4] Ville de Lyon, Archives municipales, 921WP015, Lyon, 1810, p. 67

[6] Indicateur de Lyon, Lyon, 1813, p. 30

Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture

Son contrat de mariage apporte quelques informations supplémentaires sur Pierre Bonneberger qui épouse le 14 mai 1794 Marie-Suzanne Cadis devant Louis Parenthon, officier public et municipal de Commune affranchie. En 1794, Bonneberger est âgé de 40 ans et est le fils « légitime » de Jean-Georges Bonneberger (défunt) et de Marie-Catherine Conjugum (ou Conjuguin) habitants de Offenbach. Le père de son épouse était charron, tandis que leurs témoins sont charron et quincailler pour les frères de Marie-Suzanne Cadis ou forgeurs, pour les témoins du marié. Le contrat de mariage est passé devant le notaire Roussillon père le 21 mai 1794[1]. Pierre Bonneberger est le seul forgeur en ressorts pour voiture mentionné dans les documents consultés ; ils permettent de dater la bastardelle au début du XIXe siècle, avant 1813. Il était installé à Lyon et en activité en 1794.

 

[1] Ville de Lyon, Archives municipales, 2E12, acte n°287

La bastardelle acquise par le Musée national de la voiture en 2021 présente toutes les caractéristiques de ce type de voiture de voyage, elle s’inscrit dans la production contemporaine et dans le style notamment décoratif de son époque. Robbe Willekens[1] dans son étude sur la bastardelle de Bruges conservée au Musée d’Essen a, à la suite de Jean-Louis Libourel, recensé les quelques bastardelles encore conservées en Europe permettant à la fois d’établir des similitudes avec celle du Musée national de la voiture tout en permettant de souligner sa spécificité.

Comme nous l’avons indiqué, la bastardelle du Musée national de la voiture offre quelques similitudes avec celle de Bruges aujourd’hui à Essen bien que la caisse de cette dernière soit plus angulaire, mais elle est plus tardive (1820) quand les formes arrondies étaient moins à la mode sous l’influence de la carrosserie anglaise. Celle de Vaux-le-Vicomte[2] réalisée pour le général Le Grand de Mercey (1755-1828) est datée vers 1805 et a probablement été restaurée. Sa caisse a un profil angulaire et est dotée d’une vache sur l’impériale ; son train est toutefois assez similaire incluant des ressorts en C et deux brancards à col de cygne. La caisse de celle conservée en Suède[3] construite pour la famille Brahe, est en revanche assez analogue à celle de Compiègne, bien que le brancard ne soit pas à col de cygne. La bastardelle du château de Rhéda-Wiendsbrück, propriété du prince Bentheim-Tecklenburg, dont le carrossier est inconnu est datée de 1805 et est très proche de celle de Compiègne autant stylistiquement que d’un point de vue technique : la caisse est arrondie, les ressorts sont en C, les brancards sont à col de cygne. On retrouve la double ouverture à l’avant, les éléments en métal forgé formant volute encadrant le siège du cocher, la barre de volée fixe équipée de deux palonniers. Elles apparaissent ainsi tout à fait contemporaines. L’autre bastardelle répertoriée par M. M. Libourel et Willekens est conservée au Deutsches Museum de Munich[4], elle est comme celle de Bruges plus tardive (1830) ; son carrossier est le Hofwagenfabrik Dick & Kirschten. Sa caisse a un profil plus angulaire et ne comporte qu’un brancard de caisse sans col de cygne.

 

[1] Robbe Willekens, Onderzoek naar de zeldzaamheid en onmisbaarheid van de Brugse Bastardelle,  Anvers, Université, 2023

[2] Ibid., p. 18-19

[3] Ibid., p. 19-20

[4] Ibid., p. 22

La direction du château a décidé la restauration du véhicule qui a été confiée à une équipe dirigée par Alice Aurand[1]. Avant son acquisition, la bastardelle était stockée dans une remise, ouverte, sans contrôle du climat, de la poussière et des insectes. Il a fallu à son arrivée à Compiègne retirer la paille de l’impériale et effectuer un important dépoussiérage par micro-aspiration de l’ensemble du véhicule et du textile intérieur très désordonné. Le véhicule présentait des soulèvements importants et généralisés de la couche picturale sur la caisse et le train, ainsi que de nombreuses lacunes. Le vernis offrait un faïençage conséquent. Les parties métalliques étaient évolutives en particulier au niveau du patin de frein, de sa chaîne et des parties métalliques disposées sous la caisse. Le cuir était dans un état dramatique : la fleur est soulevée, de nombreuses parties sont déchirées et surtout le cuir offre une rigidité telle qu’il était très cassant et fragilisé surtout pour les soupentes et les courroies de guindage. Le textile était aussi dans un état lamentable : déchirures, manques, usures, très grande fragilité.

 

[1] Alice Aurand (dir.), Rapport de restauration, novembre 2024

Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture
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Les interventions réalisées sont toutes réversibles : les parties en bois ont été stabilisées, notamment les fentes au niveau de la caisse tandis que les cassures ont été consolidées comme les zones vermoulues ; les manques ont été restitués, à l’avant en particulier. Une ancienne restauration incluant cinq clous à l’avant du train a été traitée, afin de stabiliser la structure. La couche picturale a été nettoyée sans retirer la couche de vernis sous-jacente. Les zones fragilisées et soulevées ont été refixées tandis que des glacis ont été appliqués sur les taches et les coulures surtout dans les parties beiges de la caisse. Les éléments métalliques sont peints ou offrent des traces de polychromie. Un nettoyage approfondi a été réalisé et a permis le retrait mécanique des produits corrosifs pour les zones où la couche picturale est préservée. Les clous de tapissier ont été chimiquement traités et lustrés. Il a été décidé que les dépôts exogènes soient conservés sur les cerclages de roues qui témoignent de l’utilisation de la bastardelle. La graisse a également été préservée au niveau des essieux pour assurer en toute sécurité le déplacement du véhicule. Les cuirs ont été dépoussiérés et nettoyés par gommage et gels de solvants. A l’impériale, une ancienne restauration disgracieuse a été retirée tandis qu’un doublage au papier japonisant préalablement teinté, a été apposé. Les cuirs déformés ont été remis en forme après humidification et mise sous presse. Le cuir détaché et déformé du marchepied a été repositionné par couture et remis en forme. Les cuirs des deux accotoirs latéraux du siège de cocher ont été nettoyés et consolidés puis protégés par un velours synthétique après rembourrage pour des raisons esthétiques. Les textiles ont été, après dépoussiérage et nettoyage, remis en ordre et consolidés. Le store en taffetas très détérioré et très fragilisé a été remis à plat, puis mis dans une enveloppe de pongé et de crépeline de soie teints, afin de le protéger après sa remise sur tringle. A l’intérieur, les parties originales fragilisées ont été consolidées et les parties manquantes, restituées afin de faciliter la lecture de l’intérieur de la caisse. Les verres des jalousies présentent une altération de surface liée à l’exposition répétée à des cycles de variation importants d’humidité dans une atmosphère confinée et saturée de polluants organiques. La cassure a été traitée par infiltration d’une résine optique.

Une exceptionnelle bastardelle pour les collections du Musée national de la voiture
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Il ne s’agit certes pas d’une restauration fondamentale mais d’une restauration conservatoire et esthétique pour faciliter la lecture et l’appréciation esthétique et technique de ce véhicule exceptionnel. Elle a permis en particulier la découverte du décor raffiné du train et d’apprécier la sobriété subtile et raffinée de l’intérieur textile.

La bastardelle a été présentée au public dans la salle des Colonnes pendant deux mois sur un socle et une cimaise ornée de la reproduction d’une gravure représentant un paysage provençal, évocation de la route menant à Beaucaire. Cet écrin l’a particulièrement valorisée permettant d’imaginer comment les autres œuvres du Musée national de la voiture, toutes aussi exceptionnelles et rares, pourraient être mises en exergue pour emmener les visiteurs sur les routes autant de la connaissance, du plaisir esthétique, que du rêve.

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