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Vous trouverez une présentation très accessible des articles de vos "THEMES FAVORIS" dans le répertoire ci dessous.

Les intérieurs textiles des voitures hippomobiles des XVIIIe et XIXe siècles, conservées au musée national de la Voiture

D’après le vocabulaire de l’hippomobile de Jean-Louis Libourel,[1] la garniture, désigne :

Un « revêtement d’étoffe, de cuir ou de moleskine qui tapisse l’intérieur d’une voiture et recouvre les sièges extérieurs. La garniture peut être d’étoffes diverses, ou de cuir. Elle comprend aussi les galons larges ou étroits qui ornent les bordures et dissimulent les clous […] La garniture est généralement tendue ou capitonnée. Lorsqu’elle combine les parties tendues (revers des panneaux et du pavillon, doublure de la capote) avec des éléments capitonnés, elle est dite mixte »[2].

Il convient de distinguer la garniture de la couverture textile qui la couvre.

Comme le souligne le Guide du Carrossier dans un numéro de 1877[3], le choix d’une garniture relève avant tout du goût plutôt que de la science, à savoir : « une branche de la construction des voitures qui relève uniquement du goût et où la science n’a rien à voir. Aussi pas de définitions précises, pas de monstrations rigoureuses ». Pourtant la même revue souligne en 1878[4] que « tout ce qui peut captiver l’attention et lui [à la voiture] donner une certaine valeur artistique, consiste dans l’emploi de belles étoffes et dans un travail très régulier et très soigné ».

Le textile, comme dans d’autres domaines, les garnitures de lit par exemple, coûte cher et constitue un poste de dépense important dans la réalisation d’une voiture. La variété des étoffes, galons et passementerie utilisés est immense.

L’examen de quelques intérieurs textiles des voitures hippomobiles des XVIIIe et XIXe siècles, conservées au musée national de la Voiture, permet cependant de dégager plusieurs catégories, tendances et évolutions stylistiques. Ces intérieurs se rapprochent des décors des demeures, ils sont réalisés par des professionnels dédiés à la fabrication des voitures, dont nous analyserons d’abord les développements du métier et des pratiques, avant d’aborder les questions liées au luxe, au prestige, à la provenance des textiles utilisés dans les intérieurs des voitures hippomobiles ainsi que leurs évolutions stylistiques et les prescriptions formulées pour en assurer le bon goût.

 

[1] Jean-Louis Libourel, Vocabulaire typologique et technique. Voitures hippomobiles, Paris, 2005, p. 316

[2] Guide du Carrossier, n°263, 1900, p. 374

[3]Guide du Carrossier, n°123, 15 juin 1877, p. 31-32

[4] Guide du Carrossier, n°128, 15 avril 1878, p. 23

Intérieur en velours ciselé de la berline du sénateur Caprara, fin du XVIIIe siècle

Intérieur en velours ciselé de la berline du sénateur Caprara, fin du XVIIIe siècle

Variété des matériaux textiles

L’examen de plusieurs véhicules hippomobiles conservées au musée national de la Voiture révèle aisément l’importance des textiles, tant par leur éclat que par leur coût et leur diversité. Les textiles utilisés dans une voiture hippomobile se divisent en deux principales catégories relevant de métiers distincts, les étoffes d’une part, la passementerie d’autre part.

Les tissus, qui résultent d’armures variées servent à la couverture des sièges, dossiers, accotoirs, panneaux, à la confection de la housse du siège de cocher, pour laquelle un drap de laine est généralement employé, étoffe robuste également utilisée pour la confection des costumes militaires ou des livrées d’équipage. Son seul point faible est d’être particulièrement apprécié par les insectes.

La passementerie regroupe galons de tailles diverses, franges de natures variées, glands et autres bouffettes qui enrichissent le décor. Les galons sont d’une diversité remarquable : des galons de gouttière, à broder, à clouer ou d’entrecouture[1], chacun ayant une fonction précise. Les galons larges sont destinés aux bordures des parties antérieures des coussins, des parcloses, à l’encadrement des pentes, des panneaux de portières, aux rabats des poches et servaient aussi de poignées de pilastres ou crémaillères. Les petits galons couture ou à rabattre sont utilisés pour les macarons de portières, les rosaces du pavillon, les glands des stores, les cordons cordonnets et câblés, les mains de glace frangées…ou encore les mains des laquais à l’arrière du véhicule[2].

Les dessins des galons sont d’une infinie variété. Catherine Rommelaere en a recensé quelques-uns de divers types[3] : « à bandes et filets de biais », « à petits pois rouges satinés », « à bandes satinées et piqûres à cœur de soie », « ornés de bandes et de filets rouges ». Les galons servent, comme dans le cadre d’une garniture de siège, à cacher coutures et clous résultant de la garniture.

Si le textile est conséquent à l’intérieur des voitures, il est aussi très présent à l’extérieur, en dépit de sa fragilité. Ainsi des galons larges enrichis de glands de passementerie équipent à l’arrière du véhicule, les mains de laquais, permettant aux domestiques de se tenir avec sécurité et élégance. La housse du siège de cocher quant à elle, est également enrichie de galons variés, de franges et de glands au travail soigné : âme de bois recouverte de fils de soie, de filés métalliques (sans doute du cuivre doré), franges parfois moulinées, à petits ou gros bouillon, câblés et girolines, jasmins…La housse du siège de cocher de la berline de la République de 1896 est particulièrement révélatrice de cette richesse.

Les sols sont souvent ornés de tapis moquettes, en particulier sous le Second Empire, tapis moquette qui se retrouve aussi dans le décor intérieur, comme ceux posés dans les appartements d’invités au sein du château de Compiègne. En l’absence de textile au sol, le décor peint reprend les motifs des étoffes de la garniture, comme en témoigne le sol peint de la berline de gala de la famille Tanara, datée de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe siècle. Les soupentes sont aussi parfois brodées ou ornées de tissus aux motifs similaires à ceux des textiles ou des galons qui décorent l’intérieur de la caisse.

Les liens qui unissent le grand décor et le décor intérieur des voitures hippomobiles sont nombreux : recours au velours à plusieurs corps de chaine poil pour les pièces les plus précieuses, assorti de galons variés et travaillés ; recours à des garnitures à capitons dans la plupart des berlines de gala de la seconde moitié du XIXe siècle, goût prononcé pour le confort également présent dans les décors intérieurs, visible à l’intérieur textile de la berline offerte par Eugénie à Napoléon III en 1867, qui rappelle les sièges à garnitures capitonnées du salon de l’impératrice au château de Compiègne tandis que quelques similitudes peuvent aisément être tracées avec les sièges de la chambre de l’Impératrice à Saint-Cloud[4].

 

 

[1] Catherine Rommelaere, Voiture et carrossiers aux XVIIIe et XIXe siècles : la Belgique face à la France et à l’Angleterre, Bruxelles, 2004, p. 74

[2] Ibid., p. 309

[3] Ibid.

[4] Jean-Baptiste Fortuné de Fournier, Chambre de l’Impératrice à Saint-Cloud, aquarelle, 1855 (musée du Second Empire, Compiègne)

Fournier Jean-Baptiste Fortuné, Vue du salon des Dames de l'Impératrie à Saint-Cloud et Vue du cabinet de toilette de l'Impératrice à Saint-Cloud avec la reine Victoria Compiègne, musée national du château, cliché RMN-GP Daniel Arnaudet)Fournier Jean-Baptiste Fortuné, Vue du salon des Dames de l'Impératrie à Saint-Cloud et Vue du cabinet de toilette de l'Impératrice à Saint-Cloud avec la reine Victoria Compiègne, musée national du château, cliché RMN-GP Daniel Arnaudet)

Fournier Jean-Baptiste Fortuné, Vue du salon des Dames de l'Impératrie à Saint-Cloud et Vue du cabinet de toilette de l'Impératrice à Saint-Cloud avec la reine Victoria Compiègne, musée national du château, cliché RMN-GP Daniel Arnaudet)

Première partie

Place et nature des textiles dans les intérieurs des véhicules hippomobiles des XVIIIe siècle, quelques exemples au sein du musée national de la Voiture.

1- Les étoffes utilisées dans les intérieurs des véhicules hippomobiles conservés au musée national de la Voiture du XVIIIe siècle

L’exceptionnel état de conservation des intérieurs textile originaux des véhicules conservés au musée national de la Voiture, permet une analyse approfondie et une classification des textiles utilisés pour les garnitures des véhicules hippomobiles. Ces éléments, souvent contemporains de la fabrication des véhicules, offrent un témoignage unique sur les pratiques, le goût et le luxe.

11- Les intérieurs des voitures d’apparat du XVIIIe siècle

Première constatation, le velours est prédominant dans les cinq véhicules d’apparat du XVIIIe siècle du musée national de la Voiture. Ces textiles, contemporains de la fabrication des voitures, sont analogues à ceux utilisés dans l’ameublement. Il n’y a pas a priori de traitement particulier pour les étoffes utilisées dans les voitures : l’objectif est de créer un petit salon aussi prestigieux que confortable qu’un salon d’apparat.

Ainsi la berline dite aventurine (CMV.36.D.1), qui est le véhicule le plus ancien de la collection, daté du milieu du XVIIIe siècle, présente un intérieur couvert d’un velours dit de Gènes ou jardinière à deux corps de chaine poil sur fond satin. Ce velours double corps à plusieurs couleurs offre un décor de fleurs agencées en bouquets disposés en quinconce selon une composition assez classique et récurrente dans la production textile depuis les années 1560 environ surtout dans les fabrications italiennes. Ce décor est récurrent dans le décor intérieur depuis les années 1660 environ, et témoigne dans les années 1750, d’un certain archaïsme. Il pourrait s’agir d’une étoffe utilisée a posteriori. Il ne peut s’agir d’une réutilisation car la garniture et le travail de couverture sont parfaitement exécutés, ce qui plaide en faveur de leur authenticité. Cette pratique est aussi fréquente dans le grand décor, dont un des exemples les plus connus est l’utilisation en 1784, sur la proposition de Dugourc, pour la chambre du roi à Versailles, d’une étoffe tissée dans le cadre de la grande commande de 1730 aux fabriques lyonnaises, dans le goût louisquatorzien[1]. Ce velours ciselé double corps fond satin n’en demeure pas moins coûteux ; il est tissé en 57 cm de large sans les lisières et présente un rapport de dessin élevé, 21 cm de hauteur sur 29 cm de largeur[2]. Les garnitures de coussin sont à pentes, le pourtour du plafond est souligné par un galon de passementerie, tandis que le sol est tendu de cuir.

Une crête encadre les volants de velours situés sous l’assise, tandis qu’une frange torse dont la jupe est enrichie de jasmins de cartisanes, parachève le décor. Enfin, des galons à motifs géométriques sont utilisés pour les tirants de glace et les crémaillères.

 

[1] Chantal Gastinel-Coural, Pierre Arizzoli-Clémentel, Commandes royales, Lyon, 1989

[2] D’après les analyses effectuées par Patricia Dal Prà

Vue de l'intérieur et détails du velours et des jasmins à cartisanes de la berline dite à fond aventurineVue de l'intérieur et détails du velours et des jasmins à cartisanes de la berline dite à fond aventurine
Vue de l'intérieur et détails du velours et des jasmins à cartisanes de la berline dite à fond aventurineVue de l'intérieur et détails du velours et des jasmins à cartisanes de la berline dite à fond aventurine

Vue de l'intérieur et détails du velours et des jasmins à cartisanes de la berline dite à fond aventurine

La berline de gala de la famille Tanara (CMV 36 D.4) datée de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe siècle, offre un décor intérieur en parfaite harmonie avec les autres parties du véhicule. La couverture de la garniture intérieure est un velours frisé double corps à médaillons fleuris dont le rapport de dessin est plus réduit. Le motif, composé d’un décor de fleurettes placées dans un médaillon disposé en quinconce, les espaces intermédiaires, ornés de feuillages et d’un encadrement de perles, est typique du dernier tiers du XVIIIe siècle. Le galon étroit utilisé, décoré de fines fleurettes séparées les unes des autres par un feuillage stylisé, évoque le style et le dessin du velours. Les galons, plus larges, qui garnissent le devant des coussins, sont aussi tissés dans un effet velours et ornés d’arabesques fleuries, sans doute des rajouts postérieurs. Les parties inférieures de l’assise sont enrichies d’un courant de cartisanes, brodé en application sur un fond de satin vert, et d’une frange composée d’un bouillon fin également enrichi de cartisanes. Ces cartisanes se retrouvent dans les jupes des glands des galons de crémaillères et dans les macarons placés aux angles du plafond et des fenêtres. Des rideaux en taffetas crème drapent le dossier selon une tradition rencontrée plusieurs fois. La recherche d’harmonie se révèle dans le grand soin apporté aux détails : les perles reproduites par le velours sont reprises dans l’ornementation sculptée en bois doré de la partie supérieure ; le sol et les plinthes sont peints du même motif que le velours ; enfin les soupentes, comme les harnais, sont recouverts du même velours, certes fort dégradé.

Le décor de la berline coupée de gala (CMV. 36 D.3) est ainsi décrit en camaïeu sur fond pékiné bleu et noir, terme issu du vocabulaire technique des tissus.

L’intérieur est couvert d’un velours ciselé double corps sur fond taffetas dont le décor associe des fleurons placés dans des médaillons, tandis que des losanges figurent en quinconce disposés dans des compartiments également losangiques.

Des petites fleurs bleues agrémentent ces compartiments. La même étoffe est utilisée pour la housse du siège de cocher. Le reste du décor textile, galon, passementerie, glands et franges ont les mêmes couleurs que le velours. Le pourtour du plafond est ainsi souligné par un courant de mèches bleues et écrues disposées en alternance, qui ornent aussi les stores et les crémaillères. Les draperies en taffetas occupent une place importante et témoignent du savoir-faire du sellier. Les soupentes de la suspension à la daleine, sont brodées d’un courant de fleurs, bien que seul le fil de lin ou de chanvre soit conservé. La broderie, au point lancé, reprend les couleurs adoptées pour la garniture textile de l’intérieur.

Velours ciselé ornant l'intérieur, les soupentes et les harnais de la berline de gala de la famille TanaraVelours ciselé ornant l'intérieur, les soupentes et les harnais de la berline de gala de la famille Tanara
Velours ciselé ornant l'intérieur, les soupentes et les harnais de la berline de gala de la famille TanaraVelours ciselé ornant l'intérieur, les soupentes et les harnais de la berline de gala de la famille TanaraVelours ciselé ornant l'intérieur, les soupentes et les harnais de la berline de gala de la famille Tanara

Velours ciselé ornant l'intérieur, les soupentes et les harnais de la berline de gala de la famille Tanara

Velours ciselé ornant l'intérieur de la berline coupée de gala de la famille TanaraVelours ciselé ornant l'intérieur de la berline coupée de gala de la famille Tanara
Velours ciselé ornant l'intérieur de la berline coupée de gala de la famille TanaraVelours ciselé ornant l'intérieur de la berline coupée de gala de la famille Tanara

Velours ciselé ornant l'intérieur de la berline coupée de gala de la famille Tanara

La dernière berline d’apparat de la famille Tanara, l’une des quarante familles nobles de Bologne, est signée Mauro Gandolfi et est datée de la fin du XVIIIe siècle (CMV. 36 D.2). Son décor peint et sculpté est somptueux, comme sa garniture intérieure, malheureusement peu accessible pour des questions de conservation. Le tissu de couverture est un velours ciselé rose et blanc à rayures, enrichi de fleurettes et d’étoiles, motifs que rappellent ceux qui furent brodés sur les harnais blancs pour six chevaux, conservés au musée national de la Voiture. Des dessins similaires figurent sur de nombreux textiles contemporains[1].

Une étoffe similaire par son dessin, se retrouve dans la berline dite du sénateur Caprara (CMV. 45.021) également attribuée à Mauro Gandolfi. Elle présente un décor intérieur en velours ciselé rayé bleu et bleu foncé sur un fond blanc tout à fait caractéristique des étoffes tissées à la fin du siècle des Lumières.

Les garnitures sont toutes tendues, ce reviendra à la mode dans le dernier tiers du XIXe siècle essentiellement pour des raisons pratiques.

 

[1] Par exemple, un velours ciselé conservé au musée de Modène, La collezione Gandini del Museo civico di Modena, Bologne, 1985, n°311, p. 300

Velours ciselé de l'intérieur de la berline de grand gala du sénateur Caprara

Velours ciselé de l'intérieur de la berline de grand gala du sénateur Caprara

L’usage du velours dans les voitures d’apparat du XVIIIe siècle est récurrent et les mentions sont nombreuses ; citons le carrosse de la dauphine Marie Josèphe de Saxe qui en 1767 possède deux carrosses dorés garnis de velours cramoisi, deux carrosses noirs garnis de velours noir et deux berlines dorées et peintes garnies de velours cramoisi[1].

122- Les intérieurs des voitures de voyage au XVIIIe siècle

Les décors textiles des intérieurs des voitures de voyage sont plus sobres, plus simples, recouverts d’étoffes moins précieuses mais plus solides, que ceux des voitures d’apparat. Pourtant ces garnitures sont soignées et témoignent d’une recherche de confort.

La célèbre berline de voyage des Rois d’Espagne (CMV. 51.020) qui date du milieu du XVIIIe siècle a transporté l’infortuné prince des Asturies en France lors de son exil forcé par Napoléon à Valençay en 1808 : son intérieur est entièrement recouvert d’un velours de soie rouge coupé simple corps ; la garniture est tendue, et ses différentes parties sont soulignées par un galon doré ou par un galon façonné à motifs de petites feuilles. L’impériale est soulignée par une sorte de dais à quatre pentes affirmant la forme chantournée de la voiture. 

 

[1] Cités par Jean-Louis Libourel, op.cit., p. 317

Intérieur de la berline de voyage des Rois d'Espagne et du velours de soieIntérieur de la berline de voyage des Rois d'Espagne et du velours de soie
Intérieur de la berline de voyage des Rois d'Espagne et du velours de soieIntérieur de la berline de voyage des Rois d'Espagne et du velours de soie

Intérieur de la berline de voyage des Rois d'Espagne et du velours de soie

12- Les traîneaux d’apparat

Le musée national de la Voiture préserve une importante collection de traîneaux d’apparat des XVIIe au XIXe siècles. L’analyse de leurs textiles permet d’affiner leur datation, car leur origine est souvent inconnue. Quand le textile de couverture a été conservé, il s’agit généralement d’un velours, contemporain du traîneau parfois d’une moleskine ou d’un cuir, mais, dans ce cas, postérieur.

Le traîneau en forme d’hippocampe est vraisemblablement français de la fin du XVIIe siècle ou du premier tiers du XVIIIe siècle. L’assise du passager est garnie de crin et recouverte d’un velours frappé d’un motif de fleurettes disposées en quinconce que l’on peut rapprocher de deux textiles de la fin du XVIIe siècle ou du début du XVIIIe siècle de la collection Gandini ou d’un velours de la collection Keir légèrement antérieur (1630).

Velours frappé du traîneau en forme d'hippocampe

Velours frappé du traîneau en forme d'hippocampe

Le traîneau en forme de salamandre, daté du XVIIIe siècle, travail germanique ou français, offre un velours ciselé simple corps au décor de losanges incluant un bouquet de fleurettes. La dorure du corps du traîneau a cependant sans doute été refaite comme la peinture et les vernis des patins. Il faut rester prudent quant à cette datation, le velours a peut-être été changé à une date inconnue, bien qu’il existe une cohérence stylistique entre le corps du traîneau et le velours utilisé.

Le traîneau en forme de dragon qui est daté pour la caisse de la fin du XVIIe siècle et pour le train du XIXe siècle, est équipé de ressorts à boudins, qui n’apparaissent pas avant les premières années du XIXe siècle. La couche picturale fut sans doute aussi revue au XXe siècle. Il présente une garniture en crin et un velours ciselé simple corps à décor de flammettes disposées en quinconce, ce qui est cohérent avec l’iconographie du traîneau. On en trouve quelques exemples similaires, notamment dans la collection Poldi Pezzoli du premier tiers du XVIIe siècle.

Velours des traîneaux salamandre et dragonVelours des traîneaux salamandre et dragon

Velours des traîneaux salamandre et dragon

Le traîneau en forme d’aigle date pour la caisse du XVIIe siècle, mais le train est postérieur et sans doute du XVIIIe siècle. La garniture est en crin couverte d’un velours de soie sans doute postérieur. Il a été plusieurs fois regarni, la sellette à l’arrière en conserve les quatre couches successives, dont un velours coupé bleu qui se retrouve aussi à l’intérieur de la caisse de manière lacunaire.

Velours (avant restauration) du traîneau en forme d'aigle

Velours (avant restauration) du traîneau en forme d'aigle

2- Quels sont les métiers concernés par la garniture et le décor intérieur textile au XVIIIe siècle ?

21-Les selliers carrossiers, le XVIIIe siècle

Le travail de garniture est confié aux selliers carrossiers, dans le cadre d’une organisation du travail très fragmentée, qui réunit une multiplicité d’artisans devant répondre à une clientèle exigeante, sensible aux évolutions de la mode et du goût. Autour des selliers-carrossiers, les charrons et les menuisiers carrossiers, qui constituent les piliers de cette industrie, gravitent une douzaine de professions spécialisées, chacune contribuant au luxe et à la qualité des véhicules produits.

Parmi ces métiers, les selliers-carrossiers jouent un rôle central, notamment dans les travaux de décoration et de tapisserie garniture.

L’étude publiée par David Lussault, analysant les dettes contractées par les charrons et les selliers carrossiers, révèle que les marchands d’étoffes et les marchands frangiers sont les principaux créanciers. Ils représentent en effet plus de 18.4 % de leurs dettes, tandis que les réserves d’étoffes constituent plus de 4 % de la valeur de leur fonds de commerce. Ces chiffres témoignent ainsi de l’importance des textiles dans l’activité des selliers-carrossiers.

Dans la liste des arts qui concourent à la perfection des voitures et à leur beauté, Garsault décrit avec précision les métiers concourant à la perfection des voitures. Parmi eux, il cite le frangier qui fournit tresses, glands et houppes pour l’intérieur de la caisse, le sellier-carrossier chargé de tapisser d’étoffes l’intérieur de la caisse et de couvrir de cuir plusieurs parties de l’extérieur.

Garsaut souligne d’ailleurs que, bien que cette profession ait d’autres tâches dans la réalisation d’une voiture, l’ornementation textile occupe une place prépondérante dans leur activité :

« la plus grande partie des selliers de cette capitale, énonce-il dans L’Art du bourrelier et du sellier, est occupée journellement à les garnir, c’est à dire à les tapisser et à les matelasser en dedans pour les Maîtres et en dehors pour les domestiques : quelques-uns cependant font encore des selles ; mais les boutiques qui en fournissent le plus, ainsi que tout l’équipage du cheval de selle sont les merciers quinquaillers [sic] qui sont marchands et point ouvriers, lesquels achètent de Chamberlands ou autres et revendent à leur profit »[1].

Les selliers figurent déjà dans le Livre des métiers d’Etienne Boileau, édité en 1268. Plus tard, ils sont décrits comme ceux qui « firent les garnitures d’intérieur et d’extérieur des carrosses et des litières »[2].

 

[1] François A. de Garsault, L’Art du bourrelier et du sellier, Paris, 1774, p. 195

[2] Husson, 1906, p. 15

Leurs statuts évoluent au fil des années, comme en témoignent ceux publiés sous le règne d’Henri III en 1577, confirmés en 1595 sous Henri IV et en 1678 sous Louis XIV. Les selliers sont placés sous l’appellation Selliers Lormiers Carrossiers. Leurs attributions incluent chars triomphants, carrosses, calèches garnies, bas de siège de cocher, chariots de pompes funèbres, la grande couverture pendante, la garniture de cercueil, les caparaçons, les couvertures pour les chevaux, les housses et garnitures de chaises[1].

Les statuts de 1577 et de septembre 1678 énoncent respectivement à l’article 3 et à l’article 13, que nul autre ne peut garnir les voitures hippomobiles et couvrir de :

« drap d’or et d’argent, velours, satins et autres estoffes, et deffences sont faites à tous autres que lesdits maistres selliers de les faire sous peine de confiscation desdits ouvrages et de l’amende arbitraire... »[2].

Les statuts des selliers publiés en septembre 1678, confirmés par lettres patentes de Louis XIV énoncent aux articles 14 et 15 que les maitres-selliers pourront entreprendre de faire ou vendre toutes sortes de voitures, « les garnir et couvrir de drap d’or et d’argent et soye, tant dedans que dehors » et « entreprendre de faire et livrer toutes sortes de carrosses montez ou non montez sur leur train […] qu’il conviendra garnir, tant les dedans que les dehors desdits carrosses, coches, litières et autres voitures portantes et roulantes, de toutes sortes d’estoffes, soit de drap d’or ou d’argent, velours, damas, satin et autres, tant de soys que de layne ainsi qu’il est porté par arrest de la Cour en date du 25 janvier 1625 »[3].

 

 

[1] François A. de Garsault, op. cit., p. 3

[2] René de Lespinasse, Les métiers et corporations de la ville de Paris, XIVe-XVIIIe siècles, Paris, 1886-1897, p. 457 et p. 463

[3] Ibid., p. 463-464

Le travail de garniture qu’elle soit intérieure ou extérieure, s’inscrit donc dans un ensemble d’opérations complexes, impliquant une quinzaine de métiers. Garsault précise cependant que « la plus grande partie des selliers de cette capitale est occupée journellement à les garnir, c’est-à-dire à les tapisser et matellasser en-dedans pour les maitres et en-dehors pour les domestiques ». Proches des tapissiers garnisseurs, les selliers-carrossiers sont aussi autorisés à garnir les intérieurs de chaises à porteurs.

Garsault décrit par ailleurs avec précision les étapes de garniture d’une voiture, en commençant par la préparation de la caisse :

« Le Menuisier ayant livré la caisse au Sellier, il commence par ôter les portières et le pavillon ou impériale pour avoir la facilité de nerver & encuirer en-dedans tous les panneaux tant de la caisse que des portières ».

Une fois la garniture réalisée, il livre la caisse au Serrurier et il donne les parties concernées par la garniture :

« parties garnies par le sellier à la berline et à la chaise : le pavillon ou impériale en dedans par l’étoffe, en dehors par le cuir, le dossier, les côtés, les accotoirs, le devant par l’étoffe, ainsi que les portières, les panneaux ou dormants appelés custodes[1] ou volants, idem en dedans par l’étoffe en dehors par le cuir, le plafond par le cuir, le quarré de plafond de cuir, la cave en dedans de toiles ou de cuir, en dedans de cuir, les châssis des glaces par l’étoffe, les parcloses par la toile, les devants des coffres par la peau, le siège du cocher par l’étoffe, la planche du marchepied, les bourrelets du brancard, les heurtoirs de portière, le bourrelet de la tringle de coquille de cocher en cuir, le matelas des laquais en cuir, le tablier ou garde crotte en cuir »[2].

Il poursuit en expliquant les techniques de garnitures. Prenons l’exemple de l’impériale[3], qu’il renverse pour la garnir dedans. Il coupe un carré de toile d’Alençon ou de Mortagne (?) proportionné à « la place » ; il tend cette toile tout autour avec de « l’attache, espèce de petite broquette et avec la même attache, un jonc dessous, il la cloue à toutes les courbes, il pose ensuite l’étoffe qu’il cloue tout autour du châssis de l’impérial ; puis il colle avec de la pâte une bande de toile de la couleur de l’étoffe autour dudit châssis en dedans ».

Pour les accotoirs, il précise qu’il faut d’abord poser la bourre sur le bois, puis une grosse toile par-dessus qu’il faut clouer. On place ensuite le crin sur cette grosse toile que l’on recouvre d’une toile fine également clouée « à demeure par-dessus le total ».

Les côtés des glaces sont aussi garnis de bourre ou de crin mais sans matelasser double comme pour les accotoirs. Il poursuit en expliquant qu’on coud ensemble « le dossier et toutes les pièces jusqu’à la portière », on fait de même pour le devant de la voiture, les portières étant traitées à part. Une fois la « matelassure » achevée, on recouvre des pièces d’étoffes choisies et « taillées suivant leur place » puis dispose les galons de couture à toutes les jonctions des pièces c’est à dire « aux coins du dossier, aux accotoirs et derrière d’accotoirs, autour des panneaux, devant et derrière les pilastres, aux pieds d’entre, au cadre de devant, aux portières, aux cadres de glaces, aux feuillures ».

Les galons de couture sont d’abord maintenus par des clous d’épingle et ensuite le sellier cloud dans leurs lisières avec des petits clous appelés attache ou bandeau. Le bas des portières, le tour des glaces et les accotoirs se montent à part. Il faut bien tendre l’étoffe dans le cadre d’une garniture tendue, lors du montage le long des galons. Garsault explique aussi comment procéder pour garnir les sièges, les coussins, les côtés et enfin le plafond et le siège de cocher sans omettre les châssis de glaces qui « se recouvrent de l’étoffe du dedans que l’on colle et que l’on coud seulement aux angles ».

 

[1] Custode : panneau latéral arrière de la carrosserie arrière d’un véhicule.

[2] François A. de Garsault, op. cit., p. 132 et 137

[3] Ibid., p. 132

François A. de Garsault, L’Art du bourrelier et du sellier, Paris, 1774

François A. de Garsault, L’Art du bourrelier et du sellier, Paris, 1774

Si Garsault est assez précis du point de vue technique, Roubo ne consacre que quelques pages à cette question dans son traité. Au chapitre III, Des panneaux de doublure et des sièges, il aborde principalement la question de la dimension des sièges, de la nécessité d’une juste inclinaison pour ne pas glisser ainsi que des proportions des différents éléments ; Roubo s’intéresse peu à la garniture textile intérieure, qui relève de l’art du sellier carrossier. Il le précise d’ailleurs : les selliers « finissent [les voitures] en les garnissant et les revêtissent d’étoffes »[1]. Il se préoccupe surtout de l’inclinaison des sièges ou des coussins afin qu’ils ne glissent pas : « les selliers construisent sur le devant des sièges, lequel empêche les coussins de glisser, la pente des sièges ne sert plus qu’à leur conserver le niveau dans les plus grandes secousses ». En fonction des soupentes utilisées, de la nature de la suspension de la voiture, ces secousses seront plus ou moins fortes, l’inclinaison des coussins sera donc calculée en conséquence. La taille des coussins ou de la garniture des sièges ne doit donc pas dépasser l’ouverture de la voiture et surtout ne pas gêner les habits de « ceux qui sont dans la voiture »[2].

Comme le souligne Jean-Louis Libourel à l’article « Sellier » de son vocabulaire, la corporation regroupe plusieurs spécialités : les selliers bourreliers, les selliers garnisseurs, les selliers carrossiers. Cette distinction montre la complexité et la diversité des compétences au sein de cette corporation, ou les attributions exactes de chaque spécialité peuvent parfois se chevaucher.  L’Encyclopédie expose qu’il y a deux corps de maîtres-selliers à Paris : les selliers bourreliers et les selliers lormiers carrossiers, les premiers font les harnais et les selles, les seconds les carrosses !

 

[1] André-Jacob Roubo, L’Art du menuisier carrossier, Paris, 1771, P. 558-567

[2] Ibid., p. 554

Les intérieurs textiles des voitures hippomobiles des XVIIIe et XIXe siècles, conservées au musée national de la Voiture

22- Les fournisseurs de textiles et de passementerie au XVIIIe siècle, quelques exemples

Un travail de recensement est actuellement en cours pour identifier les fournisseurs de textiles et passementerie ayant collaboré avec les selliers-carrossiers. D’après les notes de Max Terrier, les fournisseurs travaillant pour les voitures de la comtesse d’Artois, listés par Bélanger, incluent les marchands de soieries Nau et Veuve Germain, qui figurent aussi parmi les fournisseurs d’étoffes pour ameublement[1]. Dans son étude dédiée aux Voitures de Sacre en France, Rudolf Wackernagel mentionne plusieurs fournisseurs, comme le marchand-fournisseur d’étoffes Brochant, le brodeur Rocher, le sellier Etienne, l’éperonnier La Boissière, le bourrelier Cottu, les tailleurs des Ecuries et d’autres ouvriers des carrosses, équipages et autres fournitures pour le Sacre du Roy à Reims. Les frères Pierre-Jean et Félix Brochant ont été fournisseurs de la cour jusqu’en 1788, date à laquelle Nau et Germain prennent leur suite[2].

 

[1] Voir Chantal Gastinel-Coural et Pierre Arizzoli-Clementel, Commandes royales, Lyon, 1988

[2] Rudolf Wackernagel, Les voitures de sacre en France, 1696-1825, p. 143-145 (traduction française réalisée à l’initiative du château de Versailles)

3-La garniture intérieure des véhicules hippomobile et l’évolution du goût

31- Des lois somptuaires

La préciosité et le coût élevé des étoffes garnissant les intérieurs des véhicules hippomobiles ont toujours suscité admiration, commentaires et même règlementation à l’usage des autres industries du luxe de leur époque. Leur coût élevé et leur rareté en ont fait un symbole de pouvoir de prestige et de bon goût, mais aussi un objet de contrôle par les autorités politiques, soucieuses de limiter le déploiement ostentatoire de richesses.

Après la mort de Henri IV, la paix retrouvée favorise le déploiement de luxe dans les arts décoratifs : Rudolf Wackernagel mentionne ainsi le carrosse de Jacqueline d’O, dame de Fresnes commandé au sellier Antoine Vincent en 1609 dont l’intérieur « sera doublé par le dedans de bon velours cramoisie ; & sera l’impériale doublée dudit velours », étalage de richesse bien vite encadré par un édit somptuaire en 1634 qui « fait défense à tous carrossiers de faire, vendre ni débiter [] aucuns carrosses ou litières, brodés d’or, d’argent, ou de soie » sous peine d’amende de 500 livres[1].

Les sources regorgent de descriptions détaillées de la sophistication des textiles ornant les voitures hippomobiles. Ainsi l’intérieur de la magnifique calèche décrite par le Mercure Galant en mai 1679, qui fut offerte par le Maréchal Duc de Vivonne au Roi, offre un tissu en trompe l’œil, sur un fond de tissu façonné doré sont figurées des « colonnes torses mêlées de grands fleurons d’or & d’argent » et le chiffre du roi. Une broderie en relief d’or composée de fleurons, coquille, fleurs de lys & pentes orne le plafond de la caisse[2].

Certaines descriptions sont en effet éloquentes de la richesse et de l’attention donnée à ces intérieurs. L’inventaire après décès d’Anne d’Autriche dressé en 1666 comprend cinq grands carrosses et trois chaises de ville et de campagne ainsi que plusieurs litières. Parmi les chaises de ville, celle garnie d’écaille de tortue jusqu’à moitié apparaît fort riche. L’autre moitié est garnie de velours noir semé de petits clous argentés : 

« La garniture du dedans et les rideaux de brocard de soye à fonds blanc et à fleurs, feuilles mortes, rebrodées de noir, les rideaux doublés de taffetas noir avecq un molet de soye alentour »[3].

Continuons par la description donnée de l’un des grands carrosses de la reine garni de velours, de franges et de galons d'or, de rideaux en damas... :

« Un autre grand carrosse de corps, vitré, de menuiserie, enrichy des armes et chiffres de Sa Majesté en tous les panneaux de haut, avec les portières enrichies de sculptures, les fonds noirs et le relief doré. L’impérialle et la gouttière de cuir enrichi d’ornemens de cuivre sizelé et doré d’or moulu, le toit de l’impérialle aussy doré d’or moulu, les quatre costez garnys de grandes glaces de Venize et le dedans du carrosse garny de matelas de velours noir avec les carreaux et strapondins de mesme, avec mollets et frangeons d’or. L’impérialle ornée de courbes de bois de sculture dorée, et l’ovalle de lad. impérialle de bronze dorée, une petite bordure d’or à l’entour de la corniche du dedans de lad. impérialle, les rideaux de damas de Gennes noir, avec un molet d’or. […] Les deux harnois de derrière du mesme carrosse rebordez de maroquin noir et picquez d’un cordonnet d’or et argent et enrichis par tout d’ornements de cuivre sizelé et doré moulu, les testières des brides pareilles, avec des guides de soie noir et or et le resnes des deux brides de mesme, les deux housses des harnois de velours noir avec une crespine d’or alentour »[4].

 

[1] Ibid., p. 22

[2] Ibid., p. 51

[3] Vicomte de Grouchy, Inventaire après décès de la reine Anne d’Autriche (1666), Paris, 1892, p. 14, n° 67

[4] Ibid., p. 13, n° 62

Dans l’inventaire de Louis XIV, publié par Jules Guiffrey à la fin du XIXe siècle, se trouvent notamment :

« trois chaises de promenade pour servir au Roy à Versailles et Marly à sçavoir une à une place, en calèche à impériale, garnie de damas rouge cramoisy, avec frange, mollet et gallon d’or, et trois glaces de 23 pouces. Une à quatre places sans impériale, aussi garnye de damas rouge, avec franges mollets et gallon d’or, et quatre parasols de mohère rouge, garnis de dentelle d’or. Et une à porteurs, aussi garnie dudit damas rouge avec franges, mollet en gallon d’or, et trois glaces taillées encintrées dont une de 28 pouces et les deux autres de 23 pouces »[1].

D’autres exemples nous permettent d’imaginer la somptuosité de ces intérieurs, dont certains sont encore conservés dans les collections royales ou impériales européennes. Prenons le carrosse commandé en France pour le couronnement de la reine Christine de Suède en 1650 : la caisse était dépourvue de verres, mais munie de rideaux. A l’intérieur, comme à l’extérieur, la voiture était garnie de tissus richement bordés, les portières étaient d’étoffe, dite en saillie, cachant un marchepied en boîte. Sur les sièges, deux coussins rectangulaires et au sol, un grand coussin en H. La garniture était en velours rouge cramoisi brodé de fils d’or, d’argent et de soie de couleur avec figures en haut relief. Le dessin présentait des entrelacs de feuilles de palmier et de laurier, ponctués de groupes de trophées. Les harnachements et leurs housses pour les chevaux étaient aussi brodés de la même manière. Les rideaux étaient en reps de soie, brodés en point plat envers et endroit pour être vus des deux côtés. Pas d’armoiries, la somptuosité des broderies suffisant à indiquer le rang de la personne à l’intérieur. Les textiles jouaient donc le premier rôle dans la décoration et en augmentaient considérablement le prix.

D’autres carrosses suédois furent commandés à Paris en 1679, celui du couronnement de Charles XI accompagné de quatre carrosses de gala. Le premier, doté de huit fenêtres, comprenait une garniture de velours brodé d’or et d’argent. Les autres voitures étaient habillées de velours ciselé aux couleurs variées avec un semis de fleurettes. L’incendie de 1696 a détruit ces voitures dont il ne reste que quelques éléments, garnitures de coussins, rideaux, repose-pied, six harnachements de gala. Une nouvelle voiture de gala est commandée à Paris pour Charles XI dont la conception est confiée à Jean 1er Bérain : pour l’intérieur, le maître ornemaniste a proposé de composer une petite salle du trône sur roues, l’étoile du Nord, emblème de Charles XI est partout. Charles XI est mort avant l’achèvement du véhicule, qui fut achevé avec quelques modifications lors de sa transmission à son successeur, Charles XII en 1699. Les garnitures textiles intérieures et extérieures sont faites de brocards d’argent et or, avec broderies de soie de couleur entremêlées d’applications peintes. L’impériale fut habillée à l’intérieur comme à l’extérieur de brocarts d’or avec broderies de soie. Quatre rideaux de fil d’or furent accrochés aux angles et autour de la corniche extérieure, fut drapé un feston en dentelle d’or avec glands de crépine. Six harnachements furent recouverts de brocart d’argent et garnis de franges et de glands. Les brides étaient de fils d’argent et d’or. Le textile représentait 64% du coût total de la voiture ![2]

 

 

[1] Jules Guiffrey, Inventaire général du mobilier de la couronne sous Louis XIV, Paris, 1886, t. 2, p. 390, n° 1387-1389

[2] Astrid Tyden-Jordan, « Carrosses du couronnement suédois. 1650-1751. Une importation du luxe depuis Paris », dans Daniel Roche (dir.), Voitures, chevaux et attelages du XVIe au XIXe siècle, Paris, Versailles, 2000, p. 157-169

Il en est de même pour les berlines envoyées à Vienne pour la Dauphine le 30 janvier 1770 qui font l’objet d’une description de leur intérieur :

« les carrossiers de Mme la Dauphine sont la curiosité du jour. Les amateurs vont les voir chez le sieur Francien, sellier, où on doit les emballer incessamment pour les envoyer à Vienne. Ce sont deux berlines beaucoup plus grandes que les carrosses ordinaires, mais plus petites que ceux du roi. Elles ne sont qu’à quatre places…L’une est revêtue de velours ras cramoisi au dehors où sont brodées en or les quatre saisons sur les principaux panneaux, avec tous les attributs relatifs à la fête. L’autre est en velours bleu de la même espèce, et représente les quatre éléments en or aussi. Il n’y a aucune peinture dans tout cela ; mais l’ouvrage de l’artiste est d’un fini, d’un recherché qui équivaut presque à ce bel art. Les couronnements sont très riches : l’un d’eux même paraît trop lourd. L’impérial est surmonté de bouquets de fleurs en or de diverses couleurs, dont le travail n’est pas moins précieux. […] Le sieur Trumeau est l’auteur de toute la broderie aussi élégante que magnifique et M. le duc de Choiseul comme ministre des affaires étrangères a ordonné ces superbes équipages qui font infiniment d’honneur au goût du ministre »[1].

Ce déploiement de richesse a donc fait l’objet de restrictions nombreuses par la publication de lois somptuaires. En voici quelques exemples trouvés dans les notes de Max Terrier ou relevées dans le vocabulaire de Jean-Louis Libourel : ainsi un arrêt du Roi du 19 août 1644 défend :

« à tous tailleurs, brodeurs, carrossiers selliers, de faire aucuns ouvrages de leur mestier où il y ait aucune broderie, passemens, frange d’or ni d’argent et généralement aucun or ny argent vrai ou faux, à peine de confiscation desdits ouvrages, quinze cens livres d’amende, et d’être privez cy après de l’exercice de leur métiers ; les dites amendes et marchandises confisquées et applicables comme cy dessus ».

Cet arrêt est suivi de lettres patentes en date du 12 décembre 1644. Comme pour ce qui relève des costumes, ces édits somptuaires semblent bien inefficaces. Dès le 26 août 1656 en effet, le Roi fait « pareillement défense à toutes personnes de quelque qualité et condition qu’elles soient six mois après la publication des présentes de se servir de carrosses, chaises ou calèbres dorées ny d’y faire mettre aucune frange, broderie, passement d’or ou d’argent, fin ou faux, sous les mêmes peines », déclaration renouvelée le 27 novembre 1660, tandis que les ordonnances royales visant à limiter le luxe des voitures et de leurs garnitures textiles se multiplient tout au long de l’époque classique, avec une efficacité limitée. Cependant ces interdictions semblent peu efficaces, car les ordonnances royales visant à limiter le luxe des voitures et de leurs garnitures textiles se multiplient tout au long de l’époque classique, sans grand succès.

 

[1] Note de Max Terrier

32- La garniture textile contribue donc grandement au coût élevé et à la richesse de la voiture.

Bélanger, dans le relevé des fournisseurs travaillant aux voitures de la comtesse d’Artois indique les sommes versées aux différents fournisseurs : le galonnier agrémentiste (Boursier) reçoit 217 000 livres, le sculpteur peintre (Aubert), 199 827 livres, le doreur (Goutière), 141 344 livres, le brodeur (Du Vaux ou Duveau), 40 000 livres, le marchand de soie (Vau et Vve Germain), 42 268 livres, les marchands de drap (Véron frères), 13 710 livres, le plumassier (Posson ou Lusson), 7 710 livres. Les artisans reçoivent pour le sellier (Tauzin), 93 814 livres, le charron (Le Cors), 41 848 livres, le menuisier du Roi (Chopard), 23 824 livres, le serrurier du Roi (Poulet), 51 845 livres et le dessinateur (Bélanger), 3000 livres. Le textile et la passementerie y occupent une place particulièrement élevée.

 

Le décor textile fait donc l’objet d’une attention particulière, d’une recherche d’harmonie avec le reste du décor et d’équilibre entre le bon goût et l’évolution des modes.

Roubo aborde cette question à la fin du chapitre III de son traité[1] :

« J’ai aussi donné quelques règles générales touchant à leur décoration, ne pouvant en dire davantage, ni donner des préceptes certains à leur égard, vu que les voitures étant des ouvrages sujets à la mode, sont susceptibles de changements, du moins dans les parties de détail ; tout ce que je puis faire, c’est recommander le choix de belles formes, tant dans l’ensemble d’une voiture que dans les parties qui la composent ; comme aussi d’éviter la confusion tant dans les cintres que dans les ornements, et de faire en sorte que la décoration totale d’une voiture soit toujours analogue à son usage, d’une richesse relative au rang de la personne pour qui elle est destinée ; en prenant des précautions, on est presque toujours sûr de réussir et de faire des ouvrages marqués au coin du bon goût ; au lieu que celles qui ne sont faites que pour suivre la mode, ne sont ainsi que je l’ai déjà dit, que de mauvaises copies qui annoncent le peu de goût et de génie de ceux qui les ont faites. Ce rapport et cette gradation de richesse doivent non seulement se trouver entre le train et la caisse d’une voiture, mais encore à toutes les autres parties qui en dépendent comme la bourrelerie, la serrurerie et la peinture ».

Ce sera une des grandes préoccupations du XIXe siècle dès le Premier Empire.

 

[1] Roubo, op. cit., p. 568-569.

Ainsi le Journal des Dames et des Modes publie en 1804 de brèves recommandations du bon goût dans les voitures :

« on ne double plus les voitures en drap, tous les selliers renommés emploient du velours, qu’ils font broder ».

L’intérieur de la berline dite boule, en raison de la forme de sa caisse (CMV. 4), datée du Premier Empire présente certes une garniture en drap de laine crème et de cuir, mais plusieurs parties sont brodées de fleurs en fils de chenille soie au point lancé, au point de tige et sans doute au point de nœud. Les dessins des fleurs polychromes se retrouvent sur de nombreux vêtements ou étoffes destinées au tissu d’ameublement et appartiennent au goût contemporain tout en répondant aux guirlandes de fleurs délicatement peintes à l’extérieur de la berline.

L’Empire apprécie les couleurs nuancées et les contrastes violents : la berline de ville livrée à Bonaparte en 1801, citée par Catherine Rommelaere[1], est garnie de drap blanc galonné en maroquin rouge, tandis que les matelas des dossiers et des custodes sont couverts d’un taffetas violet. Les glaces étaient garnies de drap écarlate.

Catherine Rommelaere cite aussi la berline de campagne datée 1801 offrant un intérieur gris, enrichi de galons rouges, blancs et noirs, coussins de maroquin vert, rideaux et stores en taffetas vert, filet à l’impérial en fil rouge, blanc et ardoise. Les années suivantes se caractérisent par une plus grande recherche d’harmonie en particulier entre les galons et le textile utilisés ce qui se dégage de l’analyse des quelques véhicules du musée national de la Voiture.

 

[1] Catherine Rommelaere, op. cit., p.307.

Détail du décor brodé de l'intérieur de la berline bouleDétail du décor brodé de l'intérieur de la berline boule

Détail du décor brodé de l'intérieur de la berline boule

Au-delà de la recherche de confort, la garniture textile des intérieurs des voitures hippomobiles aux XVIIIe et XIXe siècles contribuent grandement à la richesse et au prestige de la voiture. Elle s’adapte aux fonctions du véhicule, garni de la plus grande préciosité à la simplicité pratique et solide. Au-delà de la recherche de confort, la garniture textile des intérieurs des voitures hippomobiles aux XVIIIe et XIXe siècles, contribue grandement à la richesse et au prestige du véhicule. Elle s’adapte à ses fonctions, allant de la préciosité extrême pour les voitures d’apparat à la simplicité pratique et solide pour les voitures de voyage.

Le Brun revient certes brièvement sur cette question du bon goût dans son manuel édité dans les années 1830 :

« À propos des couleurs, le sellier doit apporter le plus grand soin à l’assortiment des teintes de la garniture intérieure avec celles du train, des accotoirs, des panneaux et même avec celles des lisières de couleur tranchante »[1].

La priorité se situe donc dans l’utilisation des matières appropriées, dans la recherche d’une harmonie des différentes parties entre elles, ce que rappelle un article du Guide du Carrossier de 1865[2]:

« On voit depuis quelque temps dans la nouveauté beaucoup d’étoffes ornées de dessins bleus sur fond vert et de dessins verts sur fond bleu […] On fait toujours beaucoup de garnitures de la même nuance que la peinture, mais cette règle n’est pas sans exception. La peinture peut être exécutée au goût du client indépendamment de toute cause extérieure. Il n’en sera pas de même pour la garniture, surtout si la voiture est à l’usage d’une dame de bon goût, suivant qu’elle sera brune ou blonde, pâle ou colorée, il faudra dans tous les cas mettre la couleur et la nuance qui l’avantage le plus ; et c’est aux dames qu’en appartient souverainement le choix ».

Bien que dédiées à des fonctions spécifiques et réalisées par un corps de métier spécialisé, les garnitures textiles restent étroitement liées au goût et à la mode. Leur évolution reflète les changements esthétiques et les aspirations sociales de leur époque, tout en restant un marqueur de statut pour leurs propriétaires. La règle au XIXe siècle sera avant tout la recherche de simplicité, mais qui n’exclut ni l’art, ni le goût.

 

[1] Le Brun, Manuel complet du bourrelier et du sellier, Paris, 1833, édition 1978, p. 118.

[2] Guide du Carrossier, 15 juin 1865, n° 54, p. 17-18.

Le textile demeure au cours du siècle suivant une préoccupation essentielle, si on en croit Brice Thomas dans un article du Guide du Carrossier de 1866[1] :

« Quand je me dispose à la narrer à la revue du Guide du Carrossier, je regrette toujours que ce ne soit pas un journal de modes pour dames et demoiselles […] J’aime mieux laisser la parole aux consommateurs qui préfèrent payer un coupé construit à Paris 3600 francs que d’en faire fabriquer un pour 2000 francs dans certaines localités et qui peut être serait aussi solide. Ce qui fait cette différence de 1600 francs, c’est le goût et la dernière mode, ce sont ces petits riens que j’énumère plus haut : c’est une nouvelle forme peu accentuée mais visible. C’est une garniture qui rehausse la beauté de Madame et dont la nuance est claire si elle est blonde ou foncée si elle est brune. C’est un galon assorti aux couleurs de la peinture, c’est à dire, s’il y a du bleu, du rouge et du noir dans la peinture ces couleurs seront répétées dans les galons et dans des proportions harmonieuses ».

A suivre donc

Maria-Anne Privat

 

[1] Guide du Carrossier, 15 août 1866, n°61, p. 73.

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